La cravate

J’aimerais ça être un monsieur à cravate. Un monsieur avec un beau complet, de bons amis, du pouvoir, de l’argent, de la visibilité, une limousine, un bon poste, de la crédibilité, le char de l’année, une maison au plafond cathédrale avec 3 portes de garage, des enfants pensionnaires au privé, une femme botoxée et une maîtresse cochonne dont l’existence se résume à satisfaire mes fantasmes et rester cachée.

J’aimerais ça être un homme de pouvoir, poussé par l’ambition, sans empathie, sans conscience sociale, ambitieux pour mes poches, mes amis, mon club privé, mon avancement, mes intérêts, toujours en vouloir plus. Toujours plus haut, toujours plus grand, mais pour moi, pour mon cercle, pour les miens sans jamais penser aux conséquences. Vivre, avancer et marcher dans la vie, avec ce sentiment de toute puissance, au-dessus des règles, au-dessus de la loi.

Parce que les messieurs ont toujours raison. Toujours raison sur les autres. Parce qu’un monsieur c’est libre, c’est regardé avec admiration, ça peut tout faire. Ça met ses enfants à la garderie, ça garde sa femme à la maison, ça place ses parents et ça s’assure de trouver de bons jobs à ses amis. Et ça fait la morale aux pauvres, aux BS, aux paresseux, aux manifestants, quelle que soit la cause. Parce que ce sont eux, les faibles, eux, qui n’ont rien compris. Ce sont eux les problèmes, les rapaces, les parasites à leur vie parfaite.  Ils n’avaient qu’à s’acheter un complet chez Tiger, serrer les bonnes mains, se mettre à genoux devant les bonnes personnes, dire adieu à leur morale, leur conscience, prendre l’enveloppe et sourire à pleines dents.

La foutue cravate, celle qui colle au cou et qui permet tout.

La cravate peut piler sur des têtes et être respectée. Elle peut voler et être applaudie. Elle peut faire en sorte que des gens soient intimidés, blessés, tués, mais elle aura quand même la meilleure table dans son restaurant cinq étoiles préféré. La cravate sait vivre, elle pense aux autres, parce qu’elle va bien tipper.

La cravate est libre, elle peut voyager, accumuler des biens, des loisirs, s’amuser…avec de l’argent qui ne lui était pas destiné. Elle est high-maintenance en plus, la petite vlimeuse. Elle ne veut pas son pont bloqué, elle ne veut pas attendre dans le trafic, elle ne veut surtout pas entendre les slogans, les casseroles, les pas lourds des indignés. Elle se bouche les oreilles pour ne pas entendre le bruit des matraques fracasser les os d’une jeunesse qu’elle essaie d’ignorer.

J’envie la cravate. Je n’ai rien de la cravate. Je n’ai même pas compris comment mettre la main sur une cravate. Mes problèmes d’argent seraient pourtant réglés. Mes envies de voyage autour de monde, réalisées. Elle a compris la cravate. Elle a tout compris et elle garde tout pour elle.

Elle en a de l’argent, la cravate. Tellement, qu’elle peut en cacher dans son manteau, dans ses bas, en flusher, en donner, s’en servir pour obtenir tout ce qu’elle veut. Elle a l’impression de faire une bonne chose, quand elle donne un emploi, une soumission, du gros cash sale, à ses amis, ses « boys », ses « frères », ses « chums ». Un chum, c’t’un chum en esti pour la cravate.

Que c’est beau la camaraderie de messieurs! Qu’il est attendrissant le son des verres de cognac XO qui se cognent au travers des rires des « réussisseux », ceux qui ont tout, au sommet, dans le confort, le luxe et qui se roulent dans les billets des mafieux.

La cravate a des amis larbins qui hurlent dans ma télé, dans mes journaux et mon écran de Macbook à tous les jours, que le problème, ce n’est pas eux. Elle critique les pauvres, les jeunes, les étudiants, les manifestants, les petites filles avec des jupes trop courtes, les ethnies avec des turbans su’a tête, les pauvres qui veulent pas perdre leur chèque de BS, les chômeurs qui veulent pas perdre leurs acquis, les gauchistes qui mettent des bâtons dans les roues des entreprises, les homosexuels qui s’embrassent à télé sur l’heure du souper, les écolos qui essaient de faire en sorte que la planète n’explose pas, dans quelques années. Elle veut laver les sales, cacher les pas propres, emprisonner ceux qui dérangent, bâillonner ceux qui alertent, et faire en sorte que tout le monde se tiennent bien à « drette ».

Les cravates et leurs servants, nous regardant de haut, bien pensants, condescendants, nous rappelant, les poches remplies de notre argent, que c’est nous le problème, c’est nous les endettés, c’est nous les faibles, c’est nous les mauviettes, les pas de classe, les cas à problèmes. Faut être confiant en cibole, pour demander à plusieurs générations d’en faire plus, de donner plus, de payer plus, après avoir englouti ce qu’ils ont donné de leur vie. Pas confiant, non. Faut être arrogant en esti.

Messieurs, j’espère qu’il va crasher votre beau système pourri qui empêche un pays complet d’avancer, d’évoluer, d’embellir et de s’épanouir comme il le mérite. Je vous souhaite de payer pour ce que vous avez fait et qu’on ne se rappellera jamais de vous comme des bons messieurs bien habillés, victimes de la réalité. J’espère que vous allez enfin vivre ce que vous avez fait vivre à d’autres. La peur. La honte. Les regrets. Et bon sang, pour une fois, subir les conséquences de vos actes.

Parce qu’après tout, vous n’êtes qu’une cravate.

Passionnée, critique et enflammée, Kim participe à plusieurs soirées d’humour pour présenter son humour social et partager sa vision de la société, des humains, de la vie. Car derrière son air coquin et bon enfant, se cache une fille indignée, qui cherche à éveiller les esprits et vous faire rire!

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