La brouette

Une microfiction mettant en scène une mémoire défaillante et des olympiades enlevantes.

Il y a des univers de fiction qui nous interpellent tout particulièrement. Voici une courte série de notre collaborateur Jeremy Hervieux qui explore comment certaines interactions avec nos profs, en apparence banales, prennent une dimension étrange et tout à fait curieuse lorsqu’on les extirpe de nos souvenirs. 

Quand je croise mon ancienne prof de maths, j’ai le réflexe (peut-être intrusif) de l’interpeller par son nom. C’est la nuit, nous sommes dans le parking vide du faubourg Boisbriand, nos visages tout juste éclairés par l’enseigne lumineuse du Omer DeSerres. Surprise, madame Pigeon se retourne vers moi, une main sur son flanc, comme prête à dégainer une arme. Elle ne me replace pas. Faisant un pas vers l’arrière, elle demande : « Y’avait qui, dans ta cohorte? » Je lui donne quelques noms, et ça semble faire résonner en elle des cloches très lointaines. Quant à moi, elle est désolée, mais confirme qu’elle ne me connait ni d’Ève ni d’Adam. On convient ensemble que c’est bien normal, avec une batch d’environ cent nouveaux visages par année.

Mais je ne peux m’empêcher de ressentir un léger pincement, car je conserve de madame Pigeon un souvenir assez vif : pendant les olympiades de 2008, j’avais été jumelé avec elle pour l’épreuve de la brouette. Je me souviens de la poigne ferme qu’elle avait sur mes chevilles alors que, tête en bas, je parcourais la pelouse chaude de l’école sur mes mains. Électrifié par son contact de pédagogue, j’avais rapidement manœuvré jusqu’à la ligne d’arrivée. Quand il fut annoncé que nous avions gagné, madame Pigeon, sous le coup de l’excitation, m’avait violemment arraché ma casquette et l’avait posée sur sa tête; puis, dans un élan de camaraderie, elle avait tiré la langue et dit : « Gna-ha, j’garde ta calotte », brouillant momentanément la hiérarchie élève/professeur. Mais là, dans le stationnement sombre, dix ans plus tard, la madame Pigeon que j’ai devant moi m’apparait si perplexe que je me demande si j’ai affaire à la bonne personne. La neige qui tombe lentement confère au moment une certaine aura d’épilogue. Pour détendre l’ambiance, je lui demande si elle se souvient de notre victoire, mais ma question est enterrée par le bruit de son auto qu’elle débarre à distance.

C’était la dernière histoire de la série. Vous n’avez pas lu les autres? Commencez ici.

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