Greg Kolz

Kim Boutin : Vivre sur ses patins

Kim, vue par sa mentore Marianne St-Gelais.

Quand on l’a vue porter le drapeau du Canada à la cérémonie de clôture des Olympiques, on s’est dit que Kim Boutin était bonne. Quand on l’a vue se relever d’un violent épisode de cyberintimidation, on l’a trouvée forte. Quand on a compris qu’elle dominait maintenant son sport, on s’est dit qu’elle était une extraordinaire. On a demandé à sa mentore, la patineuse de vitesse Marianne St-Gelais, de nous révéler la véritable nature de la nouvelle coqueluche sportive du Québec…

Le 1er février 2018, une Sherbrookoise de 23 ans s’envolait avec l’Équipe Canada pour les Olympiques en Corée du Sud. Vingt-six jours plus tard, après avoir patiné devant les yeux de la planète, remporté trois médailles et reçu beaucoup de messages d’intimidation, elle était porte-drapeau de la délégation canadienne.

Son comité d’accueil a été impressionnant à son retour à Montréal-Trudeau : des journalistes, sa famille, des jeunes du Club de patinage de vitesse de Sherbrooke et même le maire de la ville étaient là pour la féliciter.

« Kim, quand elle est partie du Québec, on la connaissait un peu grâce à sa bonne saison en Coupe du monde. Mais quand elle est revenue, c’était une star, confirme Marianne. Sa vie a changé, elle est reconnue partout au Canada, et avec les réseaux sociaux, ç’a pris une ampleur extraordinaire. Elle mérite de A à Z tout ce qui s’est passé. » Et si on revenait un peu en arrière?

PETITE KIM À LA PATINOIRE

Kim a commencé le patin à l’âge de 6 ans, parce que son frère en faisait et qu’elle trouvait que ç’avait l’air chouette. Elle a vite dépassé le stade « patiner tout croche en poussant une chaise sur la glace », et au fil des ans, plus sportive que bouquineuse, elle s’est intéressée à d’autres disciplines – lâchant même le patin pendant un an pour se consacrer au soccer. Mais le ballon rond, la balle de baseball et la danse ne la passionnaient pas autant que les lames : elle a toujours fini par revenir à la glace.

En secondaire 5, elle a réalisé qu’elle avait le potentiel pour être parmi les meilleures. Tout en étalant des cours de base et de sciences humaines au cégep sur quatre ans, elle s’est entraînée intensément pour arriver en 2014 au Centre national courte piste après les Jeux de Sotchi. C’est à cette époque qu’elle a fait la connaissance de Marianne, une autre patineuse de l’équipe qui avait déjà deux JO et trois médailles olympiques derrière la cravate.

«Kim faisait ses trucs, il n’y avait pas nécessairement une chimie incroyable entre nous. Je voyais qu’elle avait du potentiel, mais j’avais de la misère à bien lui transmettre mes conseils.»

Un premier contact… sans événement. Les deux filles ont cinq ans de différence, Marianne est encore dans sa phase d’apprentissage, mentorée par la doyenne de l’équipe, Marie-Ève Drolet. « Kim faisait ses trucs, il n’y avait pas nécessairement une chimie incroyable entre nous. Je voyais qu’elle avait du potentiel, mais j’avais de la misère à bien lui transmettre mes conseils. Au lieu de le dire correctement, ça sortait tout croche. J’avais plus l’air de la méchante que de celle qui voulait aider! » Peut-être parce que les deux patineuses se ressemblaient, et que Marianne voulait éviter que Kim fasse les mêmes erreurs qu’elle. « Comme mettre autant d’années que moi à tenter de contrôler l’incontrôlable. Ça ne mène à rien. Il vaut mieux prendre cette énergie et la réinvestir dans l’entraînement et les événements positifs. »

Des conseils qui viendront à point un peu plus tard…

SIX MOIS POUR SE REGARDER DANS LA GLACE

Jusque-là, la carrière de Kim ressemblait à celle de la plupart des athlètes : entraînement soutenu, discipline, persévérance… Mais à sa deuxième année sur le circuit international, en 2016, elle a décidé de prendre un break. Les blessures sportives s’accumulaient, les prescriptions d’antidouleurs et d’antidépresseurs aussi. Certains matins, elle avait tellement mal qu’elle n’était pas capable de se lever. Les médicaments lui enlevaient sa douleur, mais aussi son envie de patiner. Elle se demandait pourquoi elle s’imposait ce monde-là et sacrifiait sa santé, sa vie sociale et ses études. Elle a pris une décision : six mois d’arrêt.

Prendre une sabbatique, ce n’est pas fréquent chez les athlètes qui carburent à la compétition. Mais Kim est ressortie de cette pause plus forte, plus équilibrée. Elle s’est détendue par rapport à ses résultats et s’est inscrite en éducation spécialisée au Collège Marie-Victorin.

« On a été chanceux : elle est revenue plus forte que jamais, mais on aurait pu la perdre. C’était 50-50. […] Je lui ai écrit que j’étais là pour elle, que c’était important de penser à soi. Je voyais son potentiel et je ne voulais pas qu’elle le gaspille, qu’elle se mette trop de pression et pense qu’elle était jugée.»

Marianne avait été marquée par cette pause. « On a été chanceux : elle est revenue plus forte que jamais, mais on aurait pu la perdre. C’était 50-50. Kim ne s’en souvient peut-être pas, mais c’est vraiment à ce moment-là que j’ai commencé à la materner. Je lui ai écrit que j’étais là pour elle, que c’était important de penser à soi. Je voyais son potentiel et je ne voulais pas qu’elle le gaspille, qu’elle se mette trop de pression et pense qu’elle était jugée. Mon attitude a changé. J’ai compris que je pouvais prendre le rôle de vétérante et assurer une présence pour Kim. »

En prenant une pause, Kim a choisi de prioriser sa santé mentale, une décision tout à son honneur. « Elle en a parlé ouvertement et je pense que c’est bien qu’on le fasse parce que ça peut aider les futurs athlètes à voir que c’est normal comme préoccupations », souligne Marianne.

UN CHEVAL DE BATAILLE

Une fois de retour, Kim n’a pas fait les choses à moitié. Sa saison 2017 l’a mise sur la map : premier rang des sélections olympiques canadiennes avec huit victoires en neuf courses, puis sept médailles individuelles, dont deux en or, en Coupe du monde.

C’est quel genre d’athlète, Kim? « Je trouve qu’il y a deux catégories de patineurs : ceux qui sont techniques et ceux qui sont comme des chevaux. Kim, je la mets dans la seconde catégorie, estime Marianne. Quand on la voit patiner, on se dit qu’elle est forte. Elle a un très bon départ. Tu la lâches, et on dirait un cheval qui court sa vie… Elle a une bonne masse musculaire, elle fonce et ne se demande pas si elle va manquer de jambes. Elle ne fait de cadeau à personne sur la glace. »

«Je trouve qu’il y a deux catégories de patineurs : ceux qui sont techniques et ceux qui sont comme des chevaux. Kim, je la mets dans la seconde catégorie, estime Marianne. Quand on la voit patiner, on se dit qu’elle est forte.»

Kim n’a effectivement pas fait de cadeau aux JO; ce n’est pas en étant tendre qu’on rentre au pays avec trois médailles autour du cou. Son premier podium a d’ailleurs été acquis de façon houleuse, mais ce n’était pas sa faute. Au 500 m, elle a terminé quatrième. Mais quelques secondes plus tard, les juges ont annoncé que la Sud-Coréenne Choi Min-jeong, arrivée en deuxième position, était disqualifiée pour un accrochage avec Kim, ce qui a mené la Sherbrookoise au bronze. En montant sur le podium, elle pleurait des larmes de joie, mais aussi de peur : en Corée du Sud, le patinage de vitesse est élevé par certains fans au rang de religion. Ceux-ci venaient de voir leur championne se faire éliminer, et Kim n’aime pas les conflits.

À chaque compétition, elle coupe son accès aux réseaux sociaux. Elle a bien fait : une déferlante de partisans de la patineuse disqualifiée a pris d’assaut ses comptes pour y laisser un tas de bêtises qu’on ne reproduira pas ici, parce qu’ils ne sont pas très édifiants et que Kim est tannée de les voir circuler. Disons seulement qu’ils se sont comportés comme des parents enragés dans un tournoi de hockey pee-wee.

Marianne, qui partageait sa chambre au village olympique, se remet en mode mamma bear dès qu’on aborde le sujet. « Kim venait quand même de gagner sa première médaille aux Olympiques! Je lui ai dit : “Ce dont on va se souvenir, Kim, c’est ta foutue médaille. Cette journée du 13 février, c’est ta médaille qu’on célèbre, pas le fait qu’il y ait 40 000 personnes qui t’aient mis des tas de marde sur Facebook!” »

SE RELEVER, ENCORE

La patineuse a tenu bon. La première fois qu’elle a revu sa rivale sud-coréenne à la cafétéria, elle l’a enlacée. Et quelques jours plus tard, elle a arraché le bronze au 1500 m (alors que Min-jeong remportait l’or, ce qui a calmé les ardeurs des fans finis). Elle devenait ainsi la première athlète canadienne de l’histoire à remporter deux médailles individuelles à des JO d’hiver en patinage de courte piste. Puis… elle a obtenu l’argent au 1000 m!

Cette performance exceptionnelle a fait d’elle la seule athlète canadienne à remporter trois médailles à Pyeongchang, d’où le choix de la désigner porte-drapeau à la cérémonie de clôture.

«Je me rappelle qu’elle m’a dit : “Marianne, je veux juste que ça revienne comme avant.” Et je lui ai répondu : “Malheureusement, ce n’est pas possible, et je ne pense pas que c’est vraiment ça que tu veux.»

Dès son retour au pays, inondée de demandes d’entrevue, elle a dû faire appel à une agence pour gérer ses relations publiques. « Je me rappelle qu’elle m’a dit : “Marianne, je veux juste que ça revienne comme avant.” Et je lui ai répondu : “Malheureusement, ce n’est pas possible, et je ne pense pas que c’est vraiment ça que tu veux. En ce moment, tu es fatiguée. On revient des Jeux, les Mondiaux s’en viennent, ça en fait beaucoup.” »

Ah oui, parce que pas mal tout de suite après les Olympiques, il y avait les Mondiaux, où Kim a remporté le bronze au 1500 m et au relais (avec Marianne!). « Elle a été brillante. Magique. Oui, elle était essoufflée à la fin des Mondiaux, mais c’est normal… Cette fille-là, à 23 ans, a vécu des choses que les gens ne vivront jamais dans leur vie. »

Et comme lui a souligné Marianne alors qu’elle s’inquiétait de toutes les propositions qui rentraient à son retour des Olympiques, la « vie de fame » et les participations à un million de projets… c’est optionnel. Pour le moment, elle a choisi d’être porte-parole pour la campagne estivale d’Héma-Québec. Après, on verra bien.

PRENDRE LE FLAMBEAU ST-GELAIS

À l’âge où les jeunes médecins entament leur carrière, Marianne St-Gelais, 28 ans, a annoncé cette année qu’elle prenait sa retraite. Cette déclaration a alimenté l’idée qu’elle « passait le flambeau » à Kim. Qu’en pense-t-elle? « On n’est vraiment pas les mêmes personnes ou les mêmes athlètes. Mais je pense que c’est bien de dire que Kim va prendre le rôle que j’ai pu avoir. Dans les six ou sept dernières années, c’est moi qui remportais les médailles dans les championnats du monde et c’est moi qui étais sur les podiums en Coupes du monde. Là, ça va être Kim. Elle me chauffait déjà les fesses dans les dernières années! »

«Kim, c’est une fille d’équipe. Je crois qu’elle va continuer à aller dans cette voie-là et prendre soin de ses coéquipières.»

D’ailleurs dans les prochains mois, Kim a bien de l’entraînement au programme : les sélections des patineurs qui feront partie d’Équipe Canada pour la saison 2018-2019 se font fin septembre, et la première Coupe du monde de la saison, début novembre.

Au fil des ans, elle jouera probablement à son tour un rôle de mentore. « Kim, c’est une fille d’équipe. Je crois qu’elle va continuer à aller dans cette voie-là et prendre soin de ses coéquipières. Elle a toutes les qualités pour amener une équipe au top, la garder en santé et bien mentalement », estime Marianne.

De toute façon, pour ce qui est d’inspirer les autres, elle a déjà bien commencé, et on ne parle pas juste de son impact sur les jeunes patineurs. « J’ai été sa mentore, mais je pense que j’avais besoin d’elle pour bien finir ma carrière. Grâce à Kim, j’ai appris à être là pour les autres. Ça m’a permis de m’en aller en me confirmant que la réussite des autres était importante pour moi. J’avais besoin d’elle pour ces derniers tours de piste. »

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