Kevin Beaulieu – Biker sculpteur

Une réflexion sur la masculinité à voir.

Il y a quelques semaines, on s’est rendu dans un salon funéraire, mais pas pour des funérailles. C’est que sur place, Kevin Beaulieu présentait avec d’autres artistes une expo éphémère pas morbide pour deux cennes. Mais en déambulant dans ce lieu qui respire quand même un peu le deuil, c’est son discours sur la masculinité qui nous a interpelés. On en a donc profité pour jaser avec l’artiste-biker qui défie tous nos a priori.

 « Avoue que c’est la première fois que t’es heureux de venir dans un salon funéraire? », s’exclame l’artiste Kevin Beaulieu en accueillant un visiteur de l’exposition Dernière Chance, qui se tenait chez Magnus Poirier.

Je trouvais l’idée brillante et insolite: organiser une exposition d’art contemporain dans un salon mortuaire. On y vient en général pour rendre hommage à la dépouille d’un être cher en mangeant un buffet froid; on y était, ce soir-là, pour boire une tite bièrette en appréciant des œuvres d’art. C’était l’fun. 

Kevin lui-même est une caricature de ce qu’il critique: bottes western en serpent, coupe en brosse, moustache texane, bolo tie en scorpion, bagues extravagantes. Son look oscille entre le motard et le tenancier de saloon des années 20.  

Kevin Beaulieu a attiré mon attention parce qu’il s’interroge et remet en question (comme moi) la masculinité dans son incarnation traditionnelle qui vire parfois au toxique. Kevin lui-même est une caricature de ce qu’il critique: bottes western en serpent, coupe en brosse, moustache texane, bolo tie en scorpion, bagues extravagantes. Son look oscille entre le motard et le tenancier de saloon des années 20. Au premier regard, il a l’air d’un tough, d’un « mâle viril ». Mais, il ne suffit que d’échanger un sourire avec Kevin pour comprendre que l’habit ne fait pas le moine. 

Ses œuvres, elles aussi, ne sont en apparences, que des célébrations clinquantes du combo domination / virilité / violence. C’est en lisant les petits caractères dans le bas de l’image qu’on a droit à des surprises qui nous font réfléchir.

Ce soir-là, il exposait une sculpture perturbante d’un cadavre de motard criblé de longs couteaux couleur ivoire ornés de slogans stéréotypés: we fuck a lot, we have no fear ou we talk sports

Tu choisis de questionner les normes de virilités en les incarnant esthétiquement dans ta vie de tous les jours et dans des œuvres, pourquoi?

Je ne niaise pas! Moi j’aime ça pour vrai les aigles pis le feu. En fait, ça fait un bout que je baigne là-dedans. Je viens d’un milieu quand même pas évident où être tough était plus une question de survie que de choix. J’ai donc grandi en bon p’tit bum, les poings pis les fesses serrées. Ça fait partie de moi, ce ne serait pas honnête de renier tout ça. Par contre, je peux dire qu’avec les années j’ai réussi à prendre mes distances, à travailler sur moi, et à développer une réflexion sur mes agissements, mes privilèges pis la violence qui régissait le tout. L’art a été une bonne porte de sortie. La masculinité c’est vraiment un sujet « qui me fascine autant qu’il me répugne », comme dirait Gerry

Comme à l’expo Dernière Chance, il y a une couple de gars de bécyk qui sont passés, qui n’avaient jamais vu d’expo avant.

Ça a de bons côtés, parce qu’avec la gueule que j’ai, pis les shits que je fais, j’attire l’attention de plein de genres de monde qui, autrement, ne s’intéresserait pas à l’art. Comme à l’expo Dernière Chance, il y a une couple de gars de bécyk qui sont passés, qui n’avaient jamais vu d’expo avant. Pis avec une couple de bières de vernissage dans le corps, mon œuvre leur permet de jaser d’affaires qui ne seraient pas évidentes à aborder dans d’autres contextes. Ça provoque des réactions chez eux, des remises en question sur leurs propres habitudes en tant qu’hommes. Mes œuvres, c’est des safe spaces pour les bums!

Qu’est ce qu’illustre l’oeuvre que tu présentais ce soir?

J’ai travaillé comme directeur artistique chez Harley-Davidson, et j’avais reçu un livre, un genre de moodboard de l’image de marque pour la nouvelle saison. Là-dedans, il y avait plein de slogans comme:  « We leave our marks », pis « We turn What if? into Hell, yes! ». Pis là, je me suis dit: c’est qui ça « We » ? Ça m’a fait penser à la notion de fraternité, un concept que j’ai toujours trouvé très bizarre et hypocrite. Une gang de gars qui disent se supporter coûte que coûte… À condition qu’ils suivent les règles, le Boys Code, le scripte du « vrai gars ». S’ils s’éloignent de ces normes-là, ça vire en incompréhension de la part des autres, en insultes ou à de la violence physique. Ces constructions sociales sont fucking oppressantes et toxiques.

Dans ma sculpture, je m’intéresse plus précisément à la police du genre masculin. Les phrases sur les couteaux comme we don’t cry ou we suck it up sont des lois non écrites que plusieurs hommes suivent tout au long de leur vie par peur de représailles.

Dans ma sculpture, je m’intéresse plus précisément à la police du genre masculin. Les phrases sur les couteaux comme we don’t cry ou we suck it up sont des lois non écrites que plusieurs hommes suivent tout au long de leur vie par peur de représailles. Tandis que des trucs comme we are tough ou we know cars sont des comportements valorisés entre hommes dans beaucoup de milieux. C’est le concept de la Man Box. Une p’tite boîte dans laquelle il faut se tenir si on veut être valorisé en tant qu’homme et qui nous vaudra une punition si on en sort. C’est de l’osti de marde! Ces idées-là poussent les hommes à avoir des comportements dangereux pour eux et leurs proches. Il y a plein de gars qui se suicident tellement ils étouffent là-dedans. On peut tu arrêter de se poignarder entre nous autres?

Mes a priori sur le monde de l’art me portent à croire que c’est un milieu où l’homme blanc-cis-hétéro n’a pas (ou plus) tant que ça sa place…

T’as pas besoin d’avoir une graine blanche pis un chapeau de cowboy pour adopter des comportements machos ou misogynes. Malheureusement, le monde de l’art, comme plusieurs autres milieux, est encore construit sur des rapports de pouvoir et de domination. Il y a encore beaucoup d’inégalités. Les hommes ont encore toujours plus d’attention que les autres genres/communautés. Cette entrevue en est un bon exemple… C’est pour ça que c’était important pour VASYMADAME et moi d’organiser une expo avec plein de genre de monde. Dernière Chance, c’est diversifié en tabarnak! 

S’il vous plaît, allez voir le travail de Marie-Pier Lopes, Intervention Tutorielle, Stanley Février [NDLR pour lire notre entrevue avec Stanley Février sur la brutalité policière, c’est ici], Philippe Internoscia pis Jean-Philippe Luckhurst-Cartier.

Réfléchir à tes comportements masculins, ça t’apporte quoi?

Les féministes, ça fait longtemps qu’elles ont catché que le genre et la division binaire de tous nos comportements, ça ne rend vraiment pas tout le monde heureux. Les gars, on dirait qu’on commence à se réveiller tranquillement et à se dire que ce n’est pas vraiment sain de toujours vouloir être au top, de pas demander de l’aide, pis de nier 90% des émotions possible chez l’humain. Je suis vraiment content de créer des œuvres autour de ce sujet, même si je pose des questions sans nécessairement y répondre. Je crois qu’ensemble, on peut y réfléchir et peut-être construire un avenir plus juste et équitable pour tous. »


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Après ma discussion avec Kevin, je voulais faire quelques photos de lui.

« Eille, donne-moi donc une smoke que j’aie l’air plus badass pour la photo? », lance-t-il à un fumeur dans les marches du Magnus Poirier. L’artiste ne fume pas, mais s’allume une cigarette pour la séance photo. Après deux, trois clichés, incommodé par la fumée, les larmes coulent abondamment sur ses joues. 

« Les larmes c’est parfait! Je vais avoir l’air d’un tough qui a des émotions! Shoot ça! »

Pour explorer le travail de Kevin ici: http://kbeaulieu.com/

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