JOUR 6 – Partir sur un nowhere et aboutir à Québec

À l’époque où je fréquentais les raves, ma grand-mère m’avait dit : «dans mon temps, on appelait ça prendre un nowhere».

À la fin des années 1990, il existait encore de vrais raves. Des partys dont on ne connaissait le lieu que 24h à l’avance, et encore… Fébriles, on appelait l’infoline, fort probablement la pagette d’un vendeur de drogue converti en promoteur événementiel le temps d’une soirée, et le message disait où se pointer. Souvent, un autobus nous emmenait à la noirceur et on finissait par ne jamais savoir où on avait passé la nuit.

Quand j’avais expliqué ça à ma grand-mère, elle m’avait raconté que dans son temps aussi ça existait. Ils appelaient ça «prendre un nowhere». Un autobus sur lequel il était marqué «nowhere» ramassait une poignée de jeunes à un point donné et les conduisait à une destination totalement inconnue. Ils se ramassaient tantôt à Granby, tantôt à Shawbridge, et passaient la journée dans la saine campagne, à piqueniquer ou à jouer au ballon sur la plage. Bon, c’était pas vraiment un rave, mais la surprise était totale.

Depuis deux jours, Max et moi, on était comme en nowhere. On était pris au beau milieu de la Gaspésie quand on a su qu’une de nos escales tombait à l’eau. On en a profité pour aller jusqu’au bout. Ça fait que hier, on s’est réveillés à Chandler, avec toujours la même idée fixe : «trouver quelque chose». Un personnage, une histoire, un moment à capter. Une surprise, un moment magique, comme ce que ma grand-mère recherchait dans ses trips.

Quand on arrête à une halte routière, on regarde. Au resto, on écoute les conversations. Sur la route, on est à l’affût de toute pancarte annonçant quelque chose d’extraordinaire.

En passant par Hope, on a été un peu déçus de constater que leur définition de «Parc d’amusement» correspondait à ce que l’on nomme chez nous un «terrain de jeu».

Mais à Nouvelle, une pancarte d’hippodrome a piqué notre curiosité. C’est pas mort, les courses de chevaux? J’ai dit à Max que ça serait pas mal étonnant que, comme par magie, on débarque au beau milieu d’une compétition équestre. Mais en nowhere, on a décidé qu’on n’avait rien à perdre. À vrai dire, on était un peu désespérés et prêts à tout.Il y avait vraiment une histoire à Nouvelle.

Un gars de notre âge était en train d’atteler un cheval. «On est du magazine Urbania, est-ce qu’il y a quelque chose qui se passe ici?»

– Ben non. Si t’étais venue y a trois ans, p’t’être ben qui se serait passé quelque chose, mais là, les courses, c’est mort, nous a dit Pascal.

– Qu’est-ce que tu fais d’abord?

– Là, je m’apprête à entraîner mon cheval.

– Mais pourquoi, si y a pu de course?

– J’ai pas le choix de l’entraîner, si je veux en faire un athlète et espérer le vendre aux États-Unis, en Ontario ou dans les provinces maritimes.

Finalement, l’histoire de Pascal était pas mal intéressante. Après cinq minutes, Max a planté sa caméra et a filmé le jeune jockey pris avec des chevaux qui ne servent plus à rien au Québec.

Avant qu’on quitte, Pascal m’a dit : «tsé, j’aurais aimé ça que vous arriviez pendant qu’il y a des courses pis plein de monde, mais c’est pas ça la réalité. Dans le fond, chu ben content que vous aillez filmé la réalité.»

On est partis comme des voleurs, après l’avoir croqué (un mot que Max déteste) durant deux heures, sans l’avoir prévenu à l’avance, et sans prévoir le revoir. Nowhere comme ça.

On avait 8h de route à faire avant d’arriver à Saint-Prosper, notre prochaine destination.

Mais comme le Journal de Québec titrait en page couverture: «Québec, capitale du métal», on a décidé d’arrêter là, finalement, en plein festival d’été. Sans prévenir. J’ai appelé des amis qui nous ont reçu à l’improviste. C’est ça Québec.

On est sortis, on a vu la civilisation, et c’était bon. Le Cercle débordait pour Dance Laury Dance, alors on s’est ramassés à la Barberie. On a commandé un carrousel, un gars s’est renversé une bière sur la tête et une fille a vomi dans les toilettes. On aime de plus en plus Saint-Roch.

Aujourd’hui, en allant rencontrer un certain Ernest Baillargeon, on a découvert que Saint-Prosper, c’était Nashville en Beauce. Le temps d’un festival, tout le monde se prend pour un cowboy et les maisons sont décorées avec des guitares et des personnages en paille. Le bar du coin se déguise en saloon, la bibliothèque en salle country, même la Caisse Pop se prend pour une banque. Au Flamingo, Max a mangé un hamburger caruso, avec de la sauce à spaghetti dedans, et moi un Buggy, un genre de McExtra Deluxe. Ça aussi, c’était des belles surprises.

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

Du même auteur