Gabrielle Laïla Tittley

Jouir. C’t’un mot qu’on aime même si c’est rare qu’on va le prononcer. Comme si « esti, j’veux jouir », ça sonnait un peu pas convenant, un peu louche. Pourtant. On va se le dire : c’est fun.

Jouir de la présence des gens, de son temps, d’objets. Jouir d’un instant. On sent que ça veut dire qu’on doit profiter de ces « quelques choses », en retirer de quoi qu’on se met dans l’être et qui nous fait du bien. Dans la jouissance, il y a cette part qu’on juste prend. Qui nous satisfait. Qui nous plein. Même si c’est rare que ce plein dure. Et c’est un peu dans ça que réside tout le précieux de la chose.

Mais tu sais ben que c’est pas de ces « jouir-là » dont je veux te parler. Du moins, pas seulement d’eux. Pas là, à la veille de la fête des amoureux, de l’eros, la fête d’un martyr-aussi-mais-occultons-ce-détail. Parce que, en fait, tout spontanément quand on entend ce mot, c’est à jouir tout court, souvent, qu’on pense. Comme dans ce moment où le corps est juste ça un corps. Et qu’il a le frétillant, l’ondulant, le pas savoir kessé faire de lui. Il veut de quoi. De la peau, plus de peau, du proche, du grrrr, du ouch même parfois. Il a faim. Et pas juste pour lui. Dans la dévorance qui se démène alors, il y a aussi la part qui est donnée. La part qui veut que l’autre ressente et veule tout le palpitant, tout le vivant. La part qui aime voir l’autre s’abandonner, ne plus se maîtriser pleinement parce qu’emporté. La part qui fait des sourires en coin d’être la cause du rouge aux joues, de la respiration qui se saccade, des yeux qui deviennent flous, du chaud, partout.

On passe beaucoup de temps de vie à essayer de se posséder, de se tenir, de se cadrer et là, momentanément, quelqu’un t’amène à un instant de dépossession, à un instant où t’as pu de moyens pis de fins. Tu juste es. Et tu juste es bien. Ta yeule mentale se ferme. Entre des gémissements, le mieux que tu puisses faire, c’est de dire des « encore ». Tu pourrais les répéter à l’infini, en boucle. Parce que c’est bon. Et vient ce moment où     tout s’arrête, tout s’efface. Petite mort, on dit. Explosion, « kapow » et « fuck yeah ». Y’a du soi qui se dissous. On peut faire ça à de l’humain.

Vouloir faire jouir l’autre de son corps, c’est une chose. Concevoir que l’existence en elle-même puisse être un lieu à jouir, c’en est une autre. Bien qu’on puisse le faire de et par soi-même, c’est, il semble, un plaisir qui soit aussi à partager. Et qu’il soit beau de regarder l’autre, l’autre aimé, se déployer. C’est pas du hawt stuff du même ordre que la sueur qui perle dans le dos ou dans le bas du ventre, c’est clair. Mais s’investir pour doux-er la vie d’autrui, pour lui être là, tout proche, surtout quand cet autrui se subit et ploie, un peu, ça, c’est de l’amour plein. Quand y te regarde pis que y’a la promesse dans les yeux qu’y va te tenir la main, t’entrelacer les doigts pour assurer la pogne, qu’y va aussi te tenir le cœur, mais tout doucement, mais pas trop fort pour pas qu’il éclate, pour prendre aussi la mesure de chaque battement, là, dans cet instant se dessine un goût du bonheur. Nécessairement. Le profil d’une vie qui se lèche à grands coups de langue pis qu’y s’avale ben lentement parce que tu veux que ça goûte longtemps. Alors, être là, tellement là, pleinement là, que tu ne pourrais même pas penser un ailleurs. Tu t’es arrêté dans les bras de quelqu’un. Et tout cela va suffire. Battement après battement. Tu pourras jouir la vie.

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