Pourquoi parle-t-on de « conquérir » et de « coloniser » Mars ?

On aurait une belle occasion de revoir la manière dont on nomme les choses.

Parfois je me surprends à m’indigner pour des détails à priori anodins. Surtout le matin. Comme l’autre jour, quand le lecteur de nouvelles me jasait de Mars à travers la radio. Pas les barres de chocolat, la planète voisine. Embuée dans mon brouillard mental matinal, je me suis réjoui qu’on fasse place à un peu de poésie cosmique parmi les bilans morbides des attentats en Afghanistan et les suivis d’inondations. Mais les mots étaient tout de même chargés : on parlait de «conquête» et de «colonisation» de la planète rouge.

Ça m’a agacé, je me suis demandée si nous n’avions pas là une belle occasion de réfléchir au vocabulaire utilisé pour décrire l’exploration spatiale. Dans un contexte où on demande au Pape de reconnaître la responsabilité de l’Église canadienne dans l’enfer des pensionnats autochtones, où les initiatives de réconciliation commencent à peine à porter leurs petits fruits et où des efforts de décolonisation s’articulent un peu partout dans le monde, certaines blessures profondes commencent à peine à cicatriser. Déjà, j’hallucine auditivement des objections : « On cherche encore à javelliser la langue, on ne pourra plus rien dire! » Tut tut tut! Je ne propose pas d’arracher des pages du dictionnaire avec ses dents. Seulement de réfléchir à la manière dont on évoque ces exploits, aussi flabbergastants soient-ils.

J’ai lancé l’idée dans la cour de Laurie Rousseau-Nepton, première femme autochtone du Québec à décrocher un doctorat en astrophysique. Elle est actuellement astronome résidente au télescope Canada-France-Hawaï, posé au sommet du Mauna Kea, un volcan hawaïen sacré, endormi à 4200 mètres d’altitude. Elle m’a rassurée : « Je pense que la prochaine mission martienne prendra plutôt la forme d’une station d’observation. Jusqu’à présent, les missions d’exploration telles que celles des robots Opportunity ou Curiosity ont pris grand soin de ne pas contaminer la planète Mars. Je pense que cette approche est en fait assez proche de la nature autochtone, qui observe de loin et qui ne perturbe pas son environnement. » Si les missions de la NASA ont avant tout des visées d’exploration et d’observation scientifique, raison de plus pour ne pas les aborder comme des conquêtes, à moins de s’appeler Elon Musk.

«Jusqu’à présent, les missions d’exploration telles que celles des robots Opportunity ou Curiosity ont pris grand soin de ne pas contaminer la planète Mars. Je pense que cette approche est en fait assez proche de la nature autochtone, qui observe de loin et qui ne perturbe pas son environnement. »

Le milliardaire américain a de grandes visées de colonisation pour la planète Mars, où il aimerait installer les premiers équipages vers 2024. Un «plan B» qui fait sourciller plusieurs citoyens, comme l’astronaute Thomas Pesquet, qui confiait récemment au journal français La Tribune son malaise devant ce projet grandiose: « Nous espérons emmener des hommes et des femmes vers Mars, mais dans un but d’étude, pas de colonisation ». Il faut avouer qu’il y a quelque chose de *légèrement* paradoxal dans l’idée de prendre d’assaut une nouvelle planète face au traitement ingrat que nous avons réservé à la nôtre

Dans le mot colonisation, il y a colonie, comme colonie d’humains, de levures ou de bactéries, mais il s’y cache aussi un sens d’exploitation des populations et des ressources. C’est aussi pour ça que j’ai tilté en beurrant mes toasts ce matin-là : il me semble qu’une position de puissants et glorieux conquérants, que l’on parle de séduction ou de conquête des corps célestes, ça manque d’humilité et ça sent fort les boules à mites. Est-ce qu’on ne pourrait pas enfin s’entendre pour dire qu’il serait temps de changer notre rapport à la nature, et traduire cette intention jusque dans notre regard plein d’ambition quand il plonge dans l’atmosphère ténue des autres planètes?

À défaut d’éviter le cliché de la sagesse autochtone, il y a tout de même là une autre bonne raison d’écouter ce que les Premières Nations ont à dire. «Je pense que chaque peuple autochtone, avec sa propre histoire, a une perspective différente», précise Laurie Rousseau-Nepton. « Je vois les peuples autochtones du Canada comme de grands observateurs de la nature. Leur société a vécu des milliers d’années en équilibre avec elle, sans changer drastiquement le paysage, sans laisser de trace indélébile sur le territoire. »

L’astrophysicienne pense qu’il est important de présenter l’exploration spatiale dans un angle plus nuancé que celui de la conquête, et comme toute bonne scientifique, elle cultive l’humilité face à son objet de recherche : « Comme astronome, j’aime à penser qu’il y a des endroits si lointains dans l’Univers que jamais un humain n’y mettra les pieds, et que nous devrons donc nous contenter d’observer et de comprendre. Pas de conquête jusqu’à l’infini, alors! Nous sommes donc bien plus des observateurs de la nature que des conquérants. » Mets ça dans ta pipe, Buzz Lightyear!

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