Jeu, set et masculinité

ou pourquoi j’ai peur de dire que je suis gay au tennis

Je revis à peu près la même scène chaque été. Sur les terrains de tennis du parc Lafontaine, où je joue plusieurs fois par semaine, deux bros font leur apparition et prennent possession du court qui jouxte le mien. Des indices — leur méconnaissance évidente de l’étiquette tennistique, la manière dont ils sont habillés et celle dont ils tiennent leur raquette — me révèlent d’emblée qu’ils démontreront peu de talent.

Alors je ressens un surplus de motivation. Je décide d’augmenter la cadence : je frappe plus fort, je me concentre plus intensément, j’expire plus bruyamment. J’espère que mes voisins me regardent. Je ne suis pas Milos Raonic, mais j’ai suffisamment joué pour savoir impressionner le spectateur moyen.

Dans ma tête, je m’adresse à mes voisins de terrain : “Heille les bros, le p’tit gay à côté, il pourrait vous torcher !” La pensée m’amuse. Mais je la garde pour moi.

Car sur le court de tennis, mon homosexualité, la plupart du temps, je la garde pour moi. Même que j’essaie de la cacher.

J’expérimente, au tennis, une chose que peu d’autres situations me permettent de vivre : une espèce de sentiment de “masculinité”.

La virilité, voyez-vous, n’est pas le mot qui me caractérise naturellement. Je mesure 5 pieds 8, pèse 130 livres, suis incapable de me faire pousser une barbe et peux presque faire le tour de mon biceps avec ma main.

Est-ce que ça me dérange ? Pas particulièrement. Au jour le jour, la quête de “masculinité” n’en est pas une que je poursuis avidement.

Muni de ma raquette, un renversement se produit. Tout à coup, je détiens l’agilité physique. Je suis capable de puissance. Je peux exprimer mon agressivité. À côté des deux bros — hommes archétypaux —, mon déficit de “masculinité” me paraît s’estomper. J’ai presque le sentiment d’appartenir à une confrérie masculine.

Et probablement que ça me plaît.

En apparence, il n’y a pas plus “gay” que le sport masculin. Des hommes qui jouent entre hommes. Des hommes qui se douchent entre hommes. Un culte du corps.

Dans les faits, il n’y a pas moins “gay” que le sport.

Prenons le tennis masculin, parce que c’est ce que je connais le mieux. Combien y a-t-il d’homosexuels déclarés parmi le top 100 mondial ? Aucun. L’an passé ? Zéro. Il y a 15 ans ? Même chose. Depuis toujours.

À chaque tournoi, les caméras aiment se braquer sur les conjointes — éternellement resplendissantes — des joueurs dans les gradins. Le grand Roger Federer a déjà dit que le circuit professionnel serait selon lui très ouvert à un joueur gay, mais qu’à sa connaissance, il n’y en a pas en ce moment. C’est possible, quoique hautement improbable.

Reste que c’est effectivement l’image de l’athlète mâle construite depuis longtemps par le sport : fort, performant, hétérosexuel.

L’automne dernier, j’ai dit à l’un de mes partenaires de tennis que j’avais un chum. Ça devait faire au moins trente fois que nous jouions ensemble. Entre deux échanges, nous avions déjà discuté de nos emplois, de nos études, de nos vacances. Il m’avait souvent parlé de sa blonde. Je ne lui avais jamais mentionné mon chum. Chaque fois que je sentais la conversation s’aventurer en zone privée, je m’assurais de la faire dévier.

J’ai finalement craché le morceau un jour. Il a réagi avec surprise — “Ah bon, je ne savais pas !” —, mais une bienveillante indifférence. Je n’ai pas été vraiment étonné. Absolument rien ne me permettait de croire que derrière mon tennis buddy — jeune et progressiste — se cachait un homophobe.

N’empêche que j’avais toujours eu peur de lui dire. Ma crainte était presque enfantine : j’avais peur qu’il ne veuille plus jouer avec moi.

Je n’ai jamais aussi peur de dire que je suis gay qu’aux hommes avec qui je joue au tennis.

Parce que je redoute l’éventuelle fermeture d’esprit de l’un d’entre eux ? Un peu, mais pas tant que ça. C’est plus compliqué. Plus intériorisé.

Sur le terrain de tennis, j’ai peur de ma sexualité. Peur qu’elle me catégorise. Peur qu’elle me différencie. Peur qu’elle m’exclue. Qu’elle me démasculinise.

Peur aussi qu’elle me rende un peu vulnérable ? Peur qu’elle fasse de moi un peu moins un “bon joueur de tennis” ?

Tout ça, oui.

Cette peur, je la déteste.

Parce qu’elle a un nom : l’homophobie. Mon homophobie.

Pour lire un autre texte de Guillaume Denault : “Comment j’ai découvert mon instinct de voyeur”

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