Depuis qu’on me demande en selfie

Ou encore : le jet-set selon Philippe-Audrey

Avant de commencer, je tiens à mettre une chose au clair : je ne suis pas une vedette. De toute façon, j’aurais bien peu de raisons de me considérer comme telle. Je ne tiens pas non plus à en être une. Et puis, je n’en ai pas l’étoffe c’est-à-dire : le sourire facile, l’affabilité face aux inconnus, des vêtements funkys fluo arborant des fruits exotiques et l’hyperactivité instagramesque.

(Et puis, la photo est là pour prouver que la photogénie ne faisait pas partie de mes options de base.)

C’est pourquoi je n’ai pas compris qu’URBANIA me demande de témoigner sur mon expérience du jet set. Pour moi le jet set, c’est Herby Moreau et Sébastien Benoît. C’est la couverture du 7 jours et celle du Châtelaine. Le jet set, c’est le Ferreira pendant le Grand Prix ou la première de Céline au Centre Bell.

Bref, un amalgame sympathique, certes, mais un amalgame d’événements auxquels je n’appartiens pas.

Cependant, il est vrai que je l’ai côtoyé durant la dernière année. J’ai eu la chance miraculeuse de participer à une émission de télé qui a connu beaucoup de succès. Si les échecs entraînent des conséquences, les succès en entraînent tout autant. Probablement plus.

Et, après un an, je peux vous dire que le jet set me fait peur. Je trouve ça dangereux.

Un journaliste m’a demandé ce que Like-moi avait changé dans ma vie. Premièrement, ç’a changé le fait qu’un journaliste s’intéresse à moi. Qui s’intéressait à moi avant? Même mes parents finissaient par oublier mon nom.

Un journaliste m’a demandé ce que Like-moi avait changé dans ma vie. Premièrement, ç’a changé le fait qu’un journaliste s’intéresse à moi. Qui s’intéressait à moi avant? Même mes parents finissaient par oublier mon nom. Le cliché voudrait que je réponde : « Rien n’a changé. Je suis toujours le même. »

Ce qui est un peu vrai. Concrètement, passer à la télé ne change rien au quotidien. Je continue à me lever à 6h tous les matins. Je continue à aller écrire seul à la bibliothèque (où je suis d’ailleurs en ce moment). Je continue à être stressé et à craindre l’échec à chaque fois que je monte sur scène, publie une vidéo ou m’apprête à tourner une scène. Je continue à être complexé physiquement. Surtout, je continue à avoir peur face à l’avenir et à douter de mon talent. (Sentez-vous les huit tonnes de lourdeur que je viens de semer? Désolé…)

Par contre, on ne peut pas s’en tenir qu’à ça. Parce que passer à la télé change énormément ta vie. À commencer par le changement le plus important : l’attention des autres.

Soudainement, les gens s’intéressent beaucoup plus à toi.

Professionnellement, bien sûr. Le Québec étant une société téléphage, tu existes si tu passes à la télé. Soudainement, on pense à toi alors que, malgré tes compétences, on ne t’aurait jamais considéré auparavant. Parfois, c’est excitant et tu acceptes avec joie (merci pour le gala Comédiha!). Parfois, ce l’est moins et tu refuses poliment (Désolé Encan Caron automobile… Pourtant, c’était une bonne idée le déguisement de radiateur. C’est vrai que ça me donnait une belle visibilité).

Personnellement aussi, on s’intéresse plus à toi. C’est très étrange parce que le calcul ne se fait pas automatiquement au début. Pourquoi, par exemple, l’année dernière quand j’entrais dans un bar, personne ne venait me parler. Mais, quand je dis personne, c’est vraiment personne. Pas même la serveuse. Surtout pas elle, en fait. Mes soirées dans les bars, se résumaient à attendre au comptoir que le serveur daigne me faire payer mon Old fashioned. Dans le fond, les piliers de taverne ne sont pas des alcooliques, mais juste des gars pas assez beaux/cool pour être servis dans des délais (même pas brefs ou raisonnables… Juste des délais.)

Maintenant, j’ai l’impression que le service s’est nettement amélioré. Non seulement j’ai mon verre rapidement (sourire de la serveuse en prime), mais quelques fois même, des gens viennent m’aborder et m’offrent de me payer mon Old fashioned. C’est vraiment gentil, mais pourquoi?

Je me suis demandé si c’était une fausse impression. Un soir que mes amis m’expliquaient vainement les ressorts de Tinder, je me suis inscrit pour voir et comprendre. Je l’avais fait l’année dernière pour les mêmes raisons, mais, apparemment, il y a eu des changements extraordinaires à ne pas manquer. Genre l’incroyable « Super like » (que je n’ai toujours pas compris en passant…).

Bref, je m’inscris, remplis ma fiche, mets une photo de moi et, le temps d’une soirée, je lance la bouteille à la mer. Résultat : En trois heures, j’ai obtenu 10 matchs.

L’année dernière, avec la même photo exactement, j’ai obtenu 1 match en une semaine.

Comme c’est étrange…

Pourtant, c’est le même visage, la même répartie, les mêmes intérêts. Je ne me suis pas acheté de Westfalia, n’ai pas vécu de grands drames intérieurs mystérieux, ni développé une confiance en mes moyens ou ma beauté (c’est plutôt le contraire). Alors, pourquoi, l’instant d’un égarement, 10 filles sont tentées de faire ma connaissance?

Évidemment, je ne suis pas naïf.

C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi on peut changer quand on passe d’inconnu à reconnaissable.

Tout nous est offert. Tout devient extrêmement plus facile.

Le danger, ce n’est pas d’en profiter.

Le danger, c’est de recentrer sa vie autour de cette abondance. De se valoriser à travers elle. Parce que tout ça, au fond, c’est du faux. Ce n’est pas moi qui intéresse. C’est ce que je fais. Ça pourrait très bien être un autre. Celui qui aurait obtenu le rôle à ma place par exemple.

Le danger, c’est de ne pas savoir que, même au sommet, tout le monde est remplaçable. Je ne nommerai pas d’exemples qui prouvent que nous sommes interchangeables, mais on est tous en train d’en voir défiler en ce moment… (Les miens se concentrent beaucoup dans la période MusiquePlus 2001-2003.)

Le danger, c’est d’oublier ce qui nous a menés à cette réussite.

Pour des gens qui, comme moi, ont été catégorisés « laids », la majeure partie de leur existence (avec la sexualité événementielle attenante), qui ont dû travailler à en perdre haleine pour une once de succès, qui ne sont vraiment pas exceptionnels, qui ont vécu 100 fois plus d’échecs que de réussites, recevoir ces cadeaux, ça peut être valorisant et nous réconcilier avec nous-mêmes. Et la sensation de l’attention est bonne. C’est l’équivalent d’une brise d’air frais par une chaude journée caniculaire. Mais, une brise que je serais le seul à ressentir.

Parce que c’est ça l’autre changement : l’exclusivité.

Je ne sais pas à qui revient la faute, mais à un moment donné, quelqu’un s’est dit que les gens connus ne pouvaient pas se contenter de l’ordinaire. Ils devaient avoir leurs événements à eux. Leurs sections réservées. Leurs propres traitements VIP/exclusifs/les-gens-« ordinaires »-ne-vivront-jamais-ça.

Et puis, ces événements sont tellement le festival du vide. La conversation est impossible. Les regards sont fuyants à la recherche de quelqu’un de plus connu ou prestigieux. Les sujets anodins : « Avez-vous recommencé à tourner? Ok… Excuse-moi, Claude Legault vient d’arriver. »

Depuis l’hiver, j’ai reçu plein d’invitations à des soirées VIP, inaugurations et célébrations de toutes sortes. Il paraît que ma présence donne du prestige à une soirée… Moi, qui n’ai jamais été invité nulle part, pas même à mes propres surprise-partys (histoire vraie), je rehausse une soirée?

Depuis quand?

Pourquoi j’ai été invité ici? Pour me faire plaisir parce que tu m’apprécies ou tu veux juste que je prenne des photos pour les journalistes afin de faire parler de ton événement?

Remplaçable encore une fois… Et puis, ces événements sont tellement le festival du vide. La conversation est impossible. Les regards sont fuyants à la recherche de quelqu’un de plus connu ou prestigieux. Les sujets anodins : « Avez-vous recommencé à tourner? Ok… Excuse-moi, Claude Legault vient d’arriver. »

Et puis, il y a aussi les fameux conseils creux : « C’est bien que tu sois vu ici. C’est bon pour toi! » Des gens y croient pour vrai. En quoi? Vraiment, c’est entre deux verres de mousseux cheap que Rita Lafontaine est devenue l’actrice de Michel Tremblay?

C’est précisément dans ce genre de soirées que la culture du vide trouve son engrais.

Cela dit, les traitements VIP sont souvent agréables. Je viens de vivre Osheaga en VIP et c’était fantastique! Mais, je trouve ça dangereux. Encore une fois, le danger n’est pas, selon moi, d’en profiter. Le danger, c’est d’en devenir dépendant. Parce qu’on y prend goût.

L’an prochain à Osheaga, quand j’aurai chaud et serai assoiffé; noyé au milieu d’une mer de 35 000 personnes debout au soleil tapant pendant huit heures, je vais regarder la section VIP en me rappelant les poufs et les toilettes climatisées des VIP (d’ailleurs, voici mon palmarès des meilleurs moments : 2- Koriass 1- ex æquo Toilettes climatisées et Radiohead.)

Le danger, c’est de vouloir être réinvité à tout prix dans ces événements. De commencer à faire des choix pour rester « connu ». C’est là où les choses se complexifient. Une professeure au conservatoire m’a déjà expliqué qu’il y avait le métier d’acteur et qu’il y avait le métier de vedette. Les deux ont leurs obligations. Tu veux être acteur? Travaille ta diction, fais de la recherche pour tes rôles, joue au théâtre/cinéma/télé avec sérieux. Tu veux être vedette? Travaille ta répartie, sois vu dans les événements et passe à la télé avec cocasseries à la carte (comme une savoureuse anecdote de vacances à mon chalet! Oh là, là… Ça, c’est drôle!).

Le danger, c’est d’oublier que l’on n’est pas obligé d’exercer le second métier. En début de carrière, je comprends. On découvre et on veut se faire découvrir. Ça devient plus triste après 10 ans. Quand on finit par oublier ce que tu faisais à l’origine. Encore une fois, je ne nommerai pas de noms, mais j’en ai des dizaines qui défilent (les miens se concentrent beaucoup autour de Flash 1998-2001.)

Tout ça ne mène qu’à une chose : l’anormalité.

Ce n’est pas normal de recevoir autant d’attention et de faveurs.

Tu es constamment propulsé au centre de l’attention et de « là-où-faut-être ». T’es même au centre de nos salons quand tu passes à la télé. À force d’être au centre, tu peux finir par développer un égocentrisme et un égotisme impressionnant.

Le danger du jet set, selon moi, c’est de perdre son intégrité artistique et personnelle.

C’est ça, le vrai danger selon moi. Devenir un être humain exécrable. Déconnecté de la vraie vie concrète. Qui se trahit pour continuer à être connu. Qui oublie le rejet. Qui oublie que ses attentes n’ont pas à être comblées. Qui se persuade de son exception.

Le danger du jet set, selon moi, c’est de perdre son intégrité artistique et personnelle.

Surtout personnelle… Tu as beau être la personne la plus adulée du monde, si tu es un tas de marde, tu restes un lamentable échec.

Comment on fait pour y échapper? Je ne sais pas. Je ne suis pas mieux que quiconque. J’essaie de m’appuyer sur le regard de mes proches et je tente de ne pas oublier mon talent moyen. Je me rappelle que tout ça pourrait être un accident puisque je ne sers pas à grand-chose. Et puis, je me rappelle tous les jours qu’il y a des artistes de qualité extraordinaire qui n’ont pas leur chance d’être découverts. C’est cliché, mais c’est tellement vrai et je m’efforce pour plaider en leur faveur, les encourager et détourner l’attention pour l’attirer sur eux.

Ouvrir les yeux. Je suis peut-être inutile, mais j’aurai au moins servi à ça.

PS: Pour être conséquent, je vous invite à découvrir Guillaume Pineault, un humoriste (et un gars) formidable.

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