Jean-François Lemire

Jeff Yates & Ève Beaudin : Les aventuriers de la vérité perdue

Faire la guerre aux fausses nouvelles.

Pour mesurer l’ampleur des fausses nouvelles, dites-vous qu’elles ont pavé la voie vers la plus haute fonction possible à un clown. Oui, oui, lors des présidentielles américaines, les fake news auraient suscité 760 millions de vues uniquement sur Facebook. Une partie d’entre elles donnaient le beau rôle à Donald Trump, créant la zizanie la plus totale pour tout pronostic. Les fausses nouvelles pourraient aussi brouiller les cartes à nos prochaines élections provinciales, et, qui sait, amener au pouvoir le Parti marxiste-léniniste du Québec (ou même le Bloc pot).

D’après le dernier sondage annuel du Baromètre de confiance Edelman, qui mesure la confiance du public et la crédibilité des institutions à l’échelle mondiale, 42 % de nos voisins du sud affirment avoir confiance en les médias, soit 5 points de moins qu’en 2017. Côté québécois, 61 % des sondés se disent inquiets face aux fake news.

Mais c’est quoi, des fake news, en fait? Le terme popularisé par Trump peut dire tout et n’importe quoi, mais les journalistes sérieux s’entendent sur une définition : ce sont des informations, douteuses ou bien carrément erronées, amplifiées, complètement dénaturées à un point tel qu’elles ne sont plus vraiment véridiques. On les habille comme de vraies nouvelles dans le but de berner ceux qui les consomment et d’obtenir des clics, un profit, ou d’atteindre des objectifs divers (politiques, idéologiques, économiques, etc.).

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.  

AU SERVICE DES JEUNES

Heureusement, il existe des traqueurs de mensonges comme Jeff Yates et Ève Beaudin, journalistes formateurs pour le projet 30 secondes avant d’y croire. Insufflée par l’ancienne directrice de l’information d’ICI Première, Line Pagé, l’initiative rassemble aujourd’hui une équipe chevronnée, composée de journalistes bénévoles de tous les horizons partis en croisade contre la désinformation.

Pour résumer, quelque 90 journalistes présentent un cours didactique anti-fake news (et anti-bullshit) à une centaine de groupes de 15 à 300 élèves du 2e cycle du secondaire, dans 60 écoles du Québec. Débutée en 2018, cette classe ambulante a connu un succès colossal et a déjà rejoint plus de 2 800 élèves. Jeff Yates et Ève Beaudin siègent sur le comité responsable de cette formation dont ils sont responsables, entre autres, du contenu.

Ève Beaudin n’en est pas à son premier combat contre la désinformation. Elle a déjà reçu la médaille d’honneur des mains de la reine d’Angleterre pour avoir épaulé le MI6 dans sa lutte contre la propagande soviétique à Berlin en 1997.

Ève Beaudin n’en est pas à son premier combat contre la désinformation. Elle a déjà reçu la médaille d’honneur des mains de la reine d’Angleterre pour avoir épaulé le MI6 dans sa lutte contre la propagande soviétique à Berlin en 1997. Quant à Jeff Yates, fils du célèbre cycliste Sean Yates, il s’est démarqué pour avoir découvert le boson de Higgs. Humble, il a décidé de ranger son prix Nobel pour se vouer au métier de journaliste.

Les deux se consacrent depuis quelques années à débusquer le faux du vrai; Jeff Yates, d’abord dans le journal Metro sous le nom de l’Inspecteur viral, puis à Radio-Canada; et Ève Beaudin, dans la rubrique « Le détecteur de rumeurs » de l’Agence Science-Presse (ASP), en plus de l’émission Ça vaut le coût (Télé-Québec). Ennemi juré des fake news, ce duo entend leur faire la guerre coûte que coûte. Jeff Yates a réussi à démentir la nouvelle affirmant que Justin Trudeau était le fils illégitime de Fidel Castro – rien de moins –, tandis qu’Ève Beaudin tente avec ses nombreux articles scientifiques de briser certains mythes (comme celui selon lequel la peau deviendrait dépendante de la crème hydratante).

30 SECONDES AVANT D’Y CROIRE

« Tourne ta langue sept fois avant de parler », un judicieux conseil que l’on nous inculque assez jeune pour ne pas que l’on succombe à nos émotions, pour que l’on réfléchisse avant de dire n’importe quoi. « On a des automatismes, on voit quelque chose qui nous fâche, qui nous excite, et on a tendance à vouloir le partager sans se poser de questions », explique Jeff Yates. C’est un peu ça, 30 secondes avant d’y croire : un outil pédagogique qui aide les jeunes à forger leur sens critique, pour qu’ils puissent distinguer la véracité d’une nouvelle. La terre est plate! Faux. Le vaccin rend autiste! Faux. Les pickles sont des concombres marinés! Oui, ça, c’est vrai, même si c’est difficile à croire.

« Les jeunes sont plus exposés aux fake news. La quantité d’informations qu’ils doivent gérer est immense, ajoute Ève Beaudin. Instagram, Facebook, Twitter, YouTube changent la donne sur notre manière de consommer l’information. Durant la formation d’une heure, on passe au peigne fin les fake news qui ont marqué le Québec. Certains avoueront, par exemple, avoir cru à la nouvelle des clowns méchants qui se promenaient à Saint-Jérôme, une publication qui a été partagée plus de 63 000 fois! »

« Les jeunes sont plus exposés aux fake news. La quantité d’informations qu’ils doivent gérer est immense,» raconte Ève Beaudin. «Instagram, Facebook, Twitter, YouTube changent la donne sur notre manière de consommer l’information»

N’importe quel quidam doté d’une connexion internet peut inventer, diffuser, et partager de fausses nouvelles. Voire transformer un simple cliché de bus en outil de propagande haineuse. C’est l’expérience tentée en 2017 par un journaliste norvégien qui a posté sur la page Facebook d’un groupe ultranationaliste la photo de l’intérieur d’un bus vide avec pour simple légende : « Qu’en pensez-vous? » Très vite, certains confondent la forme et la couleur des bancs avec… la silhouette de femmes en burqa. Les commentaires islamophobes pleuvent, on s’horrifie de l’invasion islamique imminente… Dans sa chronique pour Radio-Canada, Jeff Yates écrit alors : « Personnellement, étant un utilisateur des transports en commun à l’heure de pointe à Montréal, je crois qu’on devrait donner de l’amour et non de la haine aux bancs d’autobus vides. »

« YouTube et Instagram sont les prochains champs de bataille pour nous. YouTube est une machine à radicalisation », prophétise le journaliste. Rappelons que Daesch y publie fréquemment des vidéos de propagande et de recrutement utilisant les mêmes codes « sexy et aguichants » qu’un clip de Beyoncé.

Habitué d’aller sonder les recoins les plus sombres du web, on se demande si le cynisme a fini par triompher sur l’optimisme naturel de Jeff Yates. « Quand j’ai réalisé l’ampleur du problème, j’ai eu un coup de déprime, mais les gens qui créent les fausses nouvelles et parlent fort sont une minorité. Ce n’est pas vrai que la société au complet est aussi polarisée. Si on était pessimiste, on ne ferait pas ce que l’on fait », ajoute-t-il. « Spontanément, oui, je te dirais que c’est déprimant. Ce qui m’aide à passer à travers tout ça, c’est qu’on aide les gens à faire la différence entre le vrai et le faux. Tu veux que les gens puissent développer leur sens critique. Ce n’est pas évident de repérer la vérité pour tout le monde », croit de son côté Ève Beaudin.

LES TROLLS

Jeff Yates éprouve beaucoup d’empathie pour les gens qui tombent dans le panneau : « Une maman qui partage un article anti-vaccin le fait parce qu’elle a peur pour ses enfants. Peu importe si sa peur est basée sur de mauvaises informations, sa peur existe. Faut avoir un peu d’empathie avec les gens qui se font avoir. »

«Une maman qui partage un article anti-vaccin le fait parce qu’elle a peur pour ses enfants. Peu importe si sa peur est basée sur de mauvaises informations, sa peur existe. Faut avoir un peu d’empathie avec les gens qui se font avoir.»

Même des professionnels peuvent propager de fausses nouvelles. Rappelons la bourde de TVA Nouvelles, qui a prétendu que deux mosquées du quartier Côte-des-Neiges avaient exigé que des femmes ne travaillent pas sur un chantier voisin pendant la prière du vendredi. Une fausse nouvelle qui a eu des conséquences néfastes sur la communauté musulmane et a pourri le tissu social. D’ailleurs, Jeff Yates croyait dur comme fer aux ovnis à la suite d’une lecture de jeunesse. Ève Beaudin, quant à elle, se faisait prescrire des pilules homéopathiques dans sa vingtaine. Elle ne se doutait pas que cette pratique est critiquée par plusieurs professionnels de la santé. Il est donc judicieux, selon eux, de s’armer de quelques trucs pour contrer la désinformation. Petit résumé de la technique des deux experts.

1- Vérifier la source

Il est facile de tomber dans le panneau d’un titre sensationnaliste. Il suffit parfois de simplement cliquer sur le lien qui mène à l’article pour découvrir le pot aux roses. Ex. : « Cette pilule permet de gagner 4 pouces en une semaine. » Clic. On se retrouve sur un site russe écrit en cyrillique qui nous vend de l’uranium enrichi. On peut aussi se poser la question : est-ce un média connu ou inconnu? L’article est-il signé? Qui est l’auteur? S’agit-il d’un média que je consulterais pour une recherche à l’école? Non? Alors de grâce, ne le partagez pas.

2 – Exercer son esprit critique

Une fois la source validée, il faut aiguiser son esprit critique en se demandant si une information est un fait démontré et vérifiable, ou une opinion. La différence est grande, car entre l’avis de mon garagiste qui pense que l’eau du robinet est toxique à cause d’un complot du gouvernement et l’avis d’un médecin sur la question, il y a une grande marge entre la fabulation et la vérité. (P.S. Et l’opinion de mon médecin sur la mécanique auto ne vaut rien versus l’expertise de mon garagiste.)

« Exercer son esprit critique, c’est prendre du recul par rapport à une nouvelle afin de prendre le temps de se poser les bonnes questions. La personne qu’on lit et qui nous donne son opinion est-elle spécialiste dans ce domaine? Sinon, a-t-elle parlé à des gens qui connaissent le sujet, à des experts ou à des spécialistes, comme un journaliste serait censé le faire? », peut-on lire dans la formation créée par le duo.

3 – Comprendre le but du message

Pensez-y : prendre 30 secondes pour remettre les choses en question, ce n’est rien. 30 petites secondes pour douter un peu et contribuer à la vérité, c’est une aubaine! Il faut se demander : est-ce une information ou est-ce qu’on essaie de me faire peur, de me fâcher, de me manipuler ou de me vendre quelque chose? Ces questions peuvent éveiller une suspicion chez vous, qui sera fondée ou non. Un peu comme lorsque votre instinct vous dit que la montre de marque Kristian Dior, vendue par un mec louche dans une ruelle louche, est fausse.

LE SERMENT

Les médecins prêtent le serment d’Hippocrate, un ensemble de règles morales de l’art de guérir; nos deux journalistes, quant à eux, prêtent un serment tout aussi solennel associé à leur profession : être objectif et se vouer à la vérité. Jeff Yates et Ève Beaudin, accompagnés de leur armada de 94 journalistes bénévoles, ont du pain sur la planche. Les fausses nouvelles nous assaillent continuellement, gagnent du terrain. Des régions éloignées du Québec peinent à recevoir la formation, mais ça ne saurait tarder, croient-ils. Leur cause a été entendue et la banque de bénévoles s’agrandit. Ils espèrent que cette formation soit incluse de facto dans le cursus scolaire et qu’un jour peut-être, on soit tous outillés pour marcher avec assurance sur n’importe quel terrain miné.

En prime : oubliez la formule carpe diem, le nouveau tattoo en latin qu’il vous faut dans le bas du dos est De omnibus dubitandum, qui signifie qu’il faut douter de tout, même de cet article où se cachent deux fausses nouvelles concernant Jeff Yates et Ève Beaudin.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Voici les 50 Québécois.es qui créent l’extraordinaire en 2018 !

Pour tout savoir sur le Spécial extraordinaire 2018 du magazine URBANIA.

Dans le même esprit