Jean-Carl Boucher, son film sans deadline et l’école Taktik

Les verbatim extraordinaires de Guillaume Lambert.

Guillaume Lambert est comédien et scénariste. Il est de nature angoissée et il adore entrer dans l’intimité d’autrui pour se rassurer sur ses propres inquiétudes. Les verbatim extraordinaires de Guillaume Lambert sont la transcription exacte d’échanges entre Guillaume Lambert et des gens qu’il trouve… extraordinaires.

17 janvier 2018, 14 h 15

Guillaume appelle Jean-Carl quinze minutes avant le rendez-vous qu’il lui avait donné la veille, en se disant « je vais prendre une chance ».

Ça sonne.

La boîte vocale de Jean-Carl embarque. Fait amusant : c’est Guillaume lui-même qui en a fait la voix, un soir de brosse. Toute est dans toute.

Guillaume (V.O.). : Bonjour. Je suis Guillaume Lambert, et je joue sur Like-Moi… Vous êtes sur la boîte vocale de Jean-Carl Boucher, laissez-lui un message.

Guillaume avait oublié ça. Il rit, déconcerté par la situation.

Guillaume (V.O.). :… et si vous voulez m’engager, moi, Guillaume Lambert, appelez mon agente, Chantal David.

Bip.

Guillaume (à Jean-Carl) : Esti que c’est drôle Jean-Carl. J’avais oublié que c’est moi qui avais fait ton annonce de boîte vocale. Esti que je l’ai ri! Jean-Carl, c’est Guillaume, y’é 2 heures et quart. Si t’es libre, je suis libre. On peut se jaser ça. Ok bye!

Guillaume raccroche.

15 minutes plus tard, Jean-Carl rappelle.

JCB : Salut, salut!

GL (comme dans Tommy Wiseau dans The Room) : OH, HI MARK!

JCB (comme Tommy Wiseau dans The Room) : OH, HI MARK! Ça va?

GL : Ça va toi?

JCB : Ben oui, ben oui. As-tu entendu ta boîte vocale?

GL : Je me rappelais pu de ça, j’ai capoté. J’étais là : c’est donc ben une bonne idée.

Ils rient.

GL : J’avais complètement oublié que j’avais fait ça.

JCB : J’ai pogné une coup » de mes amis à copier le concept.

GL : Ah, c’est-tu vrai? J’ai pas eu de demande officiellement, à mon agence. J’imagine que tes amis ont choisi un comédien plus connu que moi. Toi, t’es-tu fait la boîte vocale de quelqu’un?

JCB : Non. Pas encore. Pas encore. Ce serait quand même un accomplissement.

(…)

GL : C’est quoi, un samedi typique dans la vie de Jean-Carl Boucher?

JCB : Aujourd’hui je m’en vais à Laval dans un restaurant pour un party de famille pour fêter mon anniversaire.

GL : C’est tu ta fête Jean-Carl Boucher!??!

JCB : C’est ma fête lundi. Ouin.

GL : Ben bonne fête, mon gars!

JCB : Ben merci.

GL : Tu vas avoir quel âge? Ça te fait combien de printemps?

JCB : 24. Je commence à faiblir.

GL : Hey, arrête, moi j’ai 34. Moi, je commence à faiblir de plus en plus.

JCB : J’ai comme des douleurs que j’avais pas.

GL : Ah oui, comme quoi?

JCB : Ben là, j’ai plus mal au dos. C’est pas le genre d’affaires que je me disais, avant.

GL : Ah oui, les lendemains de brosse, c’est plus difficile là.

(…)

GL : On se connaît depuis tellement longtemps. On s’était rencontré sur un court métrage genre, en 2007.

JCB : Oui, on s’était rencontré sur un court métrage où tu mangeais des…

GL :… des pruneaux. Je mangeais des pruneaux pis mon personnage avait la diarrhée.

JCB : Oui! C’est ça.

GL : Ça te faisait ben rire, ce personnage-là.

JCB : Oui, pis après ça, on avait fait un hommage à Cruising Bar pour les Rendez-Vous (Québec Cinéma).

GL : Ben oui c’est toi qui avais réalisé ça! J’avais oublié ça. T’es un des premiers qui m’a donné un rôle. Tu m’avais appelé pis tu m’avais dit « j’aimerais ça que ce soit toi ». Pis j’étais là « comment ça, personne me connait ».

(…)

GL : Je sais pas si t’es comme moi, mais moi quand je joue faut pas me donner des accessoires. Je viens tout mêlé dans mon texte. Je peux pas faire deux affaires en même temps, comme se taper sur la tête pis se frotter le ventre.

JCB : Moi, y me demandent tout le temps que je sois assis.

Guillaume rit.

GL : Ah, c’est tu vrai? T’es comme un gros chat, on t’assoit dans le décor pis faut que tu dises tes mots. « Dites vos mots, monsieur Boucher ».

JCB : Faut pas trop que je sois en mouvement, mettons.

GL : Mais t’es tu bon, toi, avec les raccords? On dit tout le temps que c’est une grosse affaire dans notre métier, « les raccords ».

JCB : Depuis que je réalise un peu, j’essaie de faire attention.

GL : Toi, t’as fait tes classes sur Tactik, c’est ça?

JCB : Oui! Mais c’était du deux-trois caméras, faque peu importe ce que tu faisais, c’était correct.

GL : Oui! Vous êtes toute une batch de jeunes comédiens qui avez une mémoire phénoménale. Vous regardez le texte 30 secondes pis vous le savez. Vous êtes nés là-dedans. Pis vous êtes nés dans le numérique aussi.

JCB : Oui. On faisait 12 scènes par jour. C’est quand même intense. Un moment donné, tu peux pas toute apprendre ça. Un moment donné, t’es au pied du mur, pis tu te dis : « mon cerveau, je compte sur toi ».

GL : Aviez-vous des télésouffleurs sur ce show-là?

JCB : Non! Non.

GL : Comment t’as réagi quand t’as pogné ce contrat-là? T’étais jeune, t’avais quel âge?

JCB : Euh… j’avais… 13 ans.

GL : Qu’est-ce que ça fait quand tu pognes un gros rôle de même pis que t’es aussi jeune? Ta vie, a change tu? Dis-tu à tes amis : « hey, je m’en vais travailler, je viendrai pu à l’école »?

JCB : C’est le show qui est devenu notre école. Faut dire qu’on était aussi des petits crisses. Y’a fallu qu’ils nous calment. Moi pis Pierre-Luc (Funk), surtout. On est arrivé sur ce show-là pis le monde connaissait ça, un 12 heures de tournage. Pas nous autres.

GL : Pensais-tu que t’allais faire ça dans la vie?

JCB : Je pensais que j’allais être réalisateur.

GL : Ben t’en es où avec ça? T’as pas réalisé un long métrage, justement?

JCB : C’est un long processus, dans le sens que je l’autofinance, faque je tourne de petites séquences ici et là, tsé.

GL : Si je comprends bien, tu fais comme le Boyhood du Québec. Tu le filmes pendant 18 ans… Est-ce que l’histoire est complètement écrite ou c’est un processus évolutif?

JCB : Y’a beaucoup d’impro.

GL : Faut que tu le finisses. Je suis sûr que le monde va tripper sur ton humour. Te rends-tu compte qu’y a 10 ans à peine, on pouvait pas vraiment faire un film avant ses 40 ans avec moins d’un million de dollars? C’est vraiment motivant. Je suis content de faire partie de ce mouvement-là.

JCB : Moi je me suis dit que je voulais pas aller chercher de financement pour mon film parce que je voulais pas de deadline. C’est quelque chose que je fais librement.

GL : As-tu peur de pas le finir?

JCB : Oui.

(…)

GL : À quelle heure tu t’en vas à Laval?

Ils rient.

JCB : Je veux pas me le rappeler! Je m’en vais dans un resto à côté du Colossus de Laval.

GL : Ah ouin hein? La totale! C’est un beau samedi, ça.

JCB : Tant qu’à aller à Laval!

GL : Ta famille a vient tu de là?

JCB : Oui.

GL : T’es né à Laval.

JCB : Ça non, je suis pas né à Laval. C’est assez compliqué. Je suis né en Saskatchewan.

Guillaume pogne de quoi.

GL : HEIN!

JCB : Mes parents ont fait un petit road trip pour apprendre l’anglais pis y sont restés là.

GL : T’es né en Saskatchewan!?!? Le monde sait pas ça. Le Québec en reviendra pas.

JCB : Ben « Jean-Carl Boucher », ça sonne pas très…

GL : Sas… saskat… saskatchewanais.

JCB : Non, c’est ça.

GL : T’as-tu grandi un peu en Saskatchewan? Ou t’es juste né là pis y sont revenus à Laval?

JCB : Non, je suis parti de là pis j’avais 8 ans et demi.

GL : Ah ouin?

JCB : J’avais quand même un petit attachement.

GL : Pis là, t’es arrivé à Laval, pis t’es devenu un enfant vedette quatre ans plus tard.

Jean-Carl rit.

GL : C’est malade, ta vie!

JCB : Enfant vedette, je sais pas, mais résident de Laval, ça c’est sûr.

GL : C’était comment ton enfance?

JCB : Ben je regarde aujourd’hui les photos de profil de mes amis de l’époque pis, c’est quand même très drôle, y’ont toute des photos en lien avec l’Armée canadienne. Ou y sont mariés, pis y’ont quatre enfants.

GL : Ta vie serait tellement différente si t’étais encore là-bas!

JCB : Exact.

GL : As-tu l’impression que t’as une vie en parallèle? Aurais-tu été soldat, aurais-tu fait l’Armée?

JCB : Je pense qu’y’auraient pas voulu. J’aurais pas fait long feu. J’aurais fini comme le gars dans Full Metal Jacket.

Ils rient.

GL : Pis là, comment ça s’est passé? Parce qu’i’en a qui changent de ville, mais toi, t’as changé de province. Le Canada, c’est tellement grand. C’est comme si t’avais changé de pays. T’allais jamais revoir ces gens-là.

JCB : J’ai toujours pris ça avec beaucoup d’humour. C’est assez drôle en fait, cette parenthèse-là dans ma vie.

GL : Es-tu allé à l’école? Comment ça se passe, tourner quand t’as 13-14 ans? Allais-tu à l’école en plus?

JCB : Oui. J’allais à l’école à module. À ton rythme.

GL : Ah! « à module ». Je pensais qu’y te donnaient des blocs Lego pis y te disaient « vas-y, fais quekchose de ta vie ». As-tu déjà pensé retourner aux études ou à faire autre chose qu’être comédien?

JCB : Oui, souvent.

GL : As-tu eu peur que ça arrête après Tactik? Parce qu’y a beaucoup de jeunes comédiens qui s’en remettent pas des shows jeunesse pis qui retournent dans l’ombre.

JCB : Non, pas vraiment. J’ai tellement d’autres intérêts que ça a jamais été un gros stress. Je suis stressé avec n’importe quoi d’autre, mais pas avec mon métier.

GL : Quand t’étais jeune, y’a souvent des gens qui disaient que t’étais comme un « p’tit monsieur ». T’étais comme le cool guy de 30-35 ans, mais t’avais 16-17. Je voulais me tenir avec toi, mais je me disais « y’a quand même 17 ans ». T’as toujours été « cool laid back ».

JCB : Ah ben merci. Je trouve ça smath.

GL : Dis-tu non souvent à des affaires? Parce que moi, plus j’évolue dans c’te job-là, plus faut apprendre à dire non à des affaires.

JCB : Y’a beaucoup de gens autour de moi qui sont tout le temps dans le feu de l’action. Ça les consume, dans un sens. Je sens qui sont comme brûlés. J’ai pas cette personnalité-là. J’aime ça être relax, quand même. Donc, pour moi c’est assez facile, de dire non. Je fais pas vraiment de trucs de variété. Moi c’est vraiment pas que je déteste les quiz, mais c’est juste que je le sais que je suis pas bon, je me trouve pas intéressant dans un quiz. Faque, pourquoi j’irais là? Je regarde pas ce genre d’émissions-là.

GL : C’est honnête. Pis qu’est-ce que tu ferais que tu fais pas? Mettons, un rôle que t’as pas joué?

JCB : Je ferais quelque chose de ben dark.

Pis là, ils ont parlé de la performance de Pierre-Luc Funk dans le film Les Démons et dans Mémoires Vives.

GL : C’est vraiment ton meilleur chum, Pierre-Luc Funk. Quand vous aurez 70 ans, y vont-tu vous placer ensemble au Chez-nous des Artistes?

Jean-Carl rit.

JCB : Ça, c’est excellent.

GL : Tu serais bon pour faire quelqu’un qui est obsédé par quelqu’un. Une espèce de Jeune femme cherche colocataire. Le gars qui fait semblant d’être fin, mais qui développe tranquillement une obsession pour quelqu’un.

JCB : J’ai déjà commencé. Je t’ai pris dans mon court métrage. T’as fait ma boîte vocale…

Ils rient.

Puis, ils ont discuté pendant un autre bon trois minutes que c’était ben beau les films d’auteur, mais que Jean-Carl aimait ben ça aller voir les Fifthy Shades of Grey pis les Twilight de ce monde, avec une gang de chums, juste pour aller au cinéma, entre chums de gars, en s’en crissant, du film. Pis que c’était ben correct, de rester un peu adolescent là-dessus.

GL : Dans le fond, le film est juste un prétexte pour manger du popcorn. M’a te laisser là-dessus.

JCB : All right.

GL : Merci pour tout, Jean-Carl Boucher, bon samedi. PIS BONNE FÊTE! Tu salueras ta mère de ma part, je l’aime beaucoup.

JCB : A t’adore aussi.

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