Peace Out, Montréal

Ou comment j'ai atteint ma propre date d’expiration.

Allô Montréal, je voulais te dire,

Me suis-je rendue malade toute seule? Sans doute. Mais qu’il est bon de te faire porter le blâme, à toi, ville ouverte aux rues larges, au coeur serti de mes angoisses tortueuses de trois années longues comme le fleuve.

Je pars encore Montréal, tu n’as pas su me retenir. Je te blâme, je te le jette en pleine gueule, sens-toi coupable, mais je t’en prie prends un peu de moi aussi. Allège-moi, fais-moi légère et laisse-moi partir en jetant cérémonieusement toutes nos attaches dans le caniveau.

Je te laisse et je suis glacée, les envies dures et durent, et je n’ai jamais cessé d’avoir envie de t’aimer. Tu vois, c’est pas toi, c’est moi. Tu m’as toujours fait croire que c’est moi la folle, l’instable, et je te crois docilement. T’as même essayé de me tuer deux fois, mais surprise, Mommy is a tough bitch. Du haut de mon coeur qui bat la chamade, je constate que t’as râpé ma patience jusqu’à l’os.

Je te quitte non sans fracas, au grand dam de tous qui me voyaient déjà dans le rôle de la petite vieille de l’appartement 5. Anyway je pourrais jamais vieillir ici avec la quantité de reggaeton que mes petits voisins font jouer. Si tu lis ces lignes, baisse le son osti. Je pars en me drapant dans mes années de jeunesse qui clinquent comme des vieux drapeaux en berne, je me lance loin de toi, qu’on allume enfin le canon qui me pitchera l’autre bord de l’Atlantique.

Tu ris de nous, moutons oppressés, dont le stress n’a d’égal que la rapidité des journées qui passent. Je traverse aux lumières sur les rouges, je revendique mes privilèges de piétons, je cours pour aller nulle part.

T’as essayé, que dis-je, t’as réussi à faire de moi ce calque parfait d’un produit urbain, un latte dans une main, le téléphone dans l’autre. Faudrait pas je me déconnecte din coup que quelqu’un s’ennuierait de moi pendant 20 secondes, ou que j’oublie mon identité qui passe vraisemblablement par ma présence socialemédiatique. Tu ris de nous, moutons oppressés, dont le stress n’a d’égal que la rapidité des journées qui passent. Je traverse aux lumières sur les rouges, je revendique mes privilèges de piétons, je cours pour aller nulle part. J’ai jamais compris pourquoi tu voulais me faire courir autant.

Je t’ai jamais trompée malgré nos amours fades, je fais les choses dans les règles de l’art. Je flatte la bête de ma maladie mentale dans le cou, elle est imprévisible et enchaînée à toi. J’ai envie d’enduire le battement effréné de la ville de tous les torts possibles, de tordre ma gorge écrasée de ta main citadine qui m’étouffe. Sur mon tapis roulant du Éconofitness je me suis vu mourir, dans un bruit sourd qui n’empêchera personne d’atteindre des objectifs irréalistes de musculature. J’entends souvent ma psy qui un jour m’a dit que l’état de panique ne peut coller au corps, de par sa puissance, son séisme physiologique. Ça finit toujours par finir. Je croise les doigts, mes phalanges craquent dans le vide sonore laissé par ma stabilité quand elle a pris la porte.

J’ai mal à nous Montréal, t’es un goût amer sans précédent sur mon palais que certaines personnes ont déjà décrit comme acéré. Je te mâche au rythme de mon pouls que je prends toutes les 5 minutes, fatiguée d’essayer vainement de savoir qui de nous deux est dû pour un pontage cervical. Je me vois mourir sans bruit chez nous de peur de déranger mes voisins que je n’ai jamais rencontrés vraiment en trois ans. Pas question qu’on devienne amis, on habite au centre-ville. No trespassing. Pourtant notre amour du reggaeton aurait dû nous unir.

Mais tu m’auras pas eu. Non tu m’auras pas. J’ai la peau tough et tannée comme les banquettes de faux cuir qui ornent des restaurants pourris du Vieux que tes touristes dévorent. Je sais tirer la plogue à la bonne heure, et je te dis un au revoir solennel. Je pars parce qu’on se tape sur les nerfs, et ne fait pas comme si j’arrivais comme un chien sur la soupe avec mes idées saugrenues. Tu sais très bien qu’on a étiré nos mois trop longtemps, et qu’on serait caves de s’empaqueter dans une relation qu’on étire mollement lorsqu’arrivera enfin le renouveau salutaire du printemps.

Je m’en vais me construire des petites maisons à la campagne, je mets ma robe de paysanne et je recrée la Mélodie du Bonheur en déménageant mes peurs dans une valise toute neuve. Je lui ai pas mis de foulard à la valise, au pire je la laisse à l’aéroport de Vienne si je ne la reconnais pas à mon arrivée, quelqu’un la trouvera et jettera son contenu venimeux à la poubelle. Désolé pour la pollution. Je pars appartenir à tous sauf toi, vivre pour des places qui riment avec ailleurs, où on parle des langues fuckées et où la bière est moins chère. Je claque la porte et je pars.

Garde-la, la bête qui m’a rongé le cerveau pendant trois ans. Garde-la, cette autre moi que j’ai vu prier physiquement les genoux à terre (le Seigneur, c’est pas peut dire) pour vivre 10 minutes de légèreté mentale. Garde-la, la fille qui allume des feux et qui marche dedans après.

Je te laisse tout, même pas besoin de se chicaner pour savoir qui prends quoi. Garde-la, la bête qui m’a rongé le cerveau pendant trois ans. Garde-la, cette autre moi que j’ai vu prier physiquement les genoux à terre (le Seigneur, c’est pas peut dire) pour vivre 10 minutes de légèreté mentale. Garde-la, la fille qui allume des feux et qui marche dedans après. Regarde-la se délier de toi, se défaire de ton joug, se choisir une vie plus lente, pleine de douceur. Enough de marcher à contre-courant, parfois mieux vaut suivre le cru de la rivière, et savoir quand nager vers le large.

Je me suis vu balayer de la main l’étendue de mon anxiété en faisant une remarque banale sur ce mal qui ronge tout un pan de monde dans ta ville, Montréal. Je me déresponsabilise à tout vent, et oublie de me cajoler en me disant sourdement ben voyons don prends sur toi fille. Je me rends compte aujourd’hui que j’avais tort. On est une gang de solitudes, sous silence, fonctionnels, à s’écraser sous le poids de ton énergie percutante. Les mains tendues sont rares en cas d’épidémie, chacun porte la lourdeur de sa croix.  T’as le dos large fack je beurre épais, et j’en ai soupé de me peinturer dans le coin sous une couche de culpabilité personnelle et sociale. J’ai plus faim là, je veux faire la sieste.

Je veux dormir déconnectée, sans penser à ma mort future et certaine qui hopefully arrivera dans plus de 50 ans. Sans penser aux courriels qui s’empilent et aux attentes qui se lovent dans mon sentiment d’imposteur. Sans penser à ceux que j’ai déçus, ou ceux à qui je n’ai pas su donner un assez gros morceau de moi-même. Je veux me dé-fragmenter, unir le casse-tête de ma personne. Vivre la vraie kindness, la patience, voir le temps passer et le regarder en lui disant « belle journée n’est-ce pas » lorsqu’il suivra son cours. Je lui ai couru après ce foutu temps, maintenant je me laisse désirer.  Je surmonterai ma dépendance à la stimulation et à l’adrénaline qui enflamme, t’as fais de fais de moi une junkie mais je me guérirai. À coups de soupers lents mangés chaque soir lovée dans les yeux de mon chum si stable, si doux, lui qui attend l’arrivée de ma tempête avec impatience. On fera pousser des légumes, on plantera des graines, on les regardera pousser.

J’ai cette manie saugrenue de déménager en janvier. 4 pays en 10 ans, toujours en janvier. Peut-être est-ce mon obsession pour les finalités, cette envie de finir des choses, des choses comme une année par exemple. Ou peut-être ai-je seulement l’optimisme aveugle de croire que la nouvelle année apportera un départ frais et craquant comme une autre couche de neige froide.

Si quelqu’un voit une valise noire sur un convoyeur à Vienne, c’est mon anxiété.

Crissez-la aux vidanges.

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