Je ne voulais pas te déranger

Cher Sébastien, je n’ai pas osé t’appeler hier. Je ne voulais pas te déranger.

Je me suis dit que de toutes façons, tu devais être au parc avec tes enfants. Comment vont-ils? J’ai vu les photos que tu m’as envoyées sur l’ordinateur. Elles sont magnifiques. On jurerait qu’ils sourient tout le temps. Est-ce qu’ils sourient tout le temps?

J’étais dans ta chambre, la semaine dernière. Il y avait tes Lego, tu t’en souviens? Tu les prendras pour tes enfants, ils les aimeront sûrement. Tu les adorais, toi. J’ai trouvé ton journal, aussi. Je n’ai pas osé le lire, mais je me suis dit que tu voudrais peut-être le récupérer la prochaine fois que tu viendras. Je l’ai laissé sur la table du salon.

Mes genoux me font souffrir. C’est pire qu’avant. Le médecin a dit la même chose que l’an passé, tu te souviens quand tu m’avais accompagné à la clinique. Il a dit qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Il m’a donné des pilules, d’autres pilules, j’hésite à les prendre.

L’herbe est longue dans la cour. Il faudrait la couper, mais je n’ai plus la force de démarrer la tondeuse, et l’ampoule dans le garage est brûlée. L’été passe trop lentement, on dirait que les jours allongent encore plus chaque année, que les nuits s’étirent, que chaque voiture qui passe dans la rue me réveille. Ta mère voulait toujours que je retourne le matelas, chaque deux semaines. Je ne l’ai pas fait depuis son décès.

Tu penses à ta mère, parfois, Sébastien?

Je me souviens, il y a quelques années, ta mère avait lu dans le journal que les vieux se suicidaient de plus en plus. Encore plus que les jeunes, disaient-ils. Elle était révoltée, elle ne comprenait pas. Je ne lui ai pas dit ce que j’en pensais. Je ne voulais pas qu’elle s’énerve davantage.

Juste avant son décès, elle m’a forcé à regarder les vieilles diapositives. Tu sais comment elle était, je n’ai pas pu refuser. On t’a revu, tout petit et bouclé, avec ta salopette. Et tout nu, tu te souviens de cette photo de toi tout nu à la piscine que tu détestais tant? On t’a revu, tout petit, sur la plage en Gaspésie, la crème glacée dans le visage. Ta mère a ri en voyant ces images. Elle ne l’a pas dit, mais je crois qu’elle a été satisfaite de sa vie, et de toi. Elle était paisible, le soir après les diapositives. Elle t’aimait, tu sais.

La veille de son décès, elle m’a fait promettre de rester là longtemps, de rester pour toi. Je n’ai pas pu lui dire non, elle m’aurait tué sur place. Je lui ai promis de rester en vie, mais je n’ai jamais été très bon pour tenir mes promesses.

La maison est grande depuis que ta mère n’est plus là.

Tu penses à moi, parfois, Sébastien?

C’était mon anniversaire, hier. J’aurais aimé te voir, ou te parler. Mais je ne voulais pas te déranger.

Je me sens seul. Il y a des pièces vides ici, des pièces que je n’ai pas visitées depuis des années. Il y a l’herbe qui pousse trop vite, et l’ampoule dans le garage, et tes enfants que je vois grandir sur des photos.

Je n’ai pas osé t’appeler, hier. Je ne voulais pas te déranger.

Mais ne t’inquiète pas, je ne te dérangerai plus, maintenant.

Ton père

Ce texte est extrait du #27 : Spécial âge d’or.

D’autres extraits : Édouard CarpentierLes enfants d’Auschwitz – portraits, Les enfants d’Auschwitz, Rebelles toujours, Ballade dans une vieille peau, Ma grand-mère suce des grosses queues sur Internet, Savoir quitter la table, Sugar daddy.

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