J’ai rejoué au jeu Destins, « Le jeu de la vie »

Pour gagner au jeu de la vie, c'est bien évidemment d'avoir le plus de cash possible.

Quand j’étais petite, je ne jouais pas souvent à des jeux de société parce que j’étais vraiment trop contrôlante. Et je me pensais meilleure que tout le monde. L’affaire avec le jeu Destins, c’est qu’il ne m’intéressait même pas assez pour que je veuille à tout prix gagner. Avoir une voiture qui termine son voyage direct à l’hôpital, à la maison pour petits vieux ou dans un château, je trouvais ça ridicule comme but de jeu. Je ne voulais pas être médecin et avoir plus de cash que les autres : à dix ans, je voulais être détective privée et avoir plein de chiens. Pas des enfants et un mari.

Dans un restaurant de petits-déjeuners sur Masson, mon amie Myriam et moi avons pris la place de six personnes afin d’installer la plaque de jeu Destins pour rejouer au « jeu de la vie » avec notre regard d’aujourd’hui.

Une chorégraphe qui jouit chaque jour de paie

Dès le départ, j’ai choisi de ne pas aller à l’université. J’ai pigé la carte de la chorégraphe. Ça me garantissait un salaire annuel de 50 000 $ et des chaussons de ballet. Ma cousine est chorégraphe et comme la majorité des artistes elle ne fait pas un salaire aussi impressionnant que le croit Destins, qui me lançait des milliers de dollars de satisfaction à chaque dix cases.

Myriam, elle, a décidé d’aller chercher son diplôme universitaire, au coût de 100 000 $, et elle est devenue testeuse de jeux vidéo, avec un salaire prometteur de 110 000 $.

Il faut se marier sinon nous valons autant qu’une crotte de chien

Dans le jeu, il y a plusieurs arrêts obligatoires, comme celui du mariage. Dans Destins, c’est impossible de vouloir rester une salope célibataire avec deux amants, une amante et une meilleure amie avec qui manger du popcorn le vendredi soir. Il faut se caser, sinon tout s’arrête.

Il n’y a pas de pression pour savoir si c’est avec un homme ou une femme, mais il faut absolument choisir un petit bonhomme binaire, couleur rose ou bleu.

Myriam et moi, on a laissé notre tendre moitié sur la banquette arrière de notre voiture respective. Nous préférions être avec notre animal de compagnie, devant, à regarder le grand néant du chemin qui nous guide vers la respectabilité.

Les animaux, pour pimper le quotidien

Les chats et les chiens, c’est nouveau dans la version de ce jeu vieux de plus de cent ans. C’est même écrit sur la boîte : « Pimente ta vie avec des animaux! » Et ces derniers n’ont pas besoin d’aller chez le vétérinaire pour des radiographies après avoir avalé un Playmobil. Ils sont plutôt là pour montrer à tous notre supériorité. Ils font des tours incroyables et sauvent des vies. 

Alors que c’est l’anniversaire du chat de Myriam, elle a même le droit de me réclamer 20 000 $ pour un cadeau. Quasi la moitié de mon salaire de chorégraphe subventionnée par d’autres pouvoirs occultes que ceux de la CAQ.

Des croisières et zéro trauma

Destins, en 2019, c’est surtout un jeu qui célèbre les possessions et les apparences. « Achète un costume griffé! Tu as un look d’enfer! », « Décris ta croisière de rêve. » et « Fais installer une piscine! Vive les plaisirs de l’été! » sont des actions qui s’accumulent. Personne n’invente un vaccin contre les pailles en plastique. C’est même possible de gagner le concours du plus beau front.

Le gagnant reste celui qui a le plus d’argent à la fin et ça donne un peu mal au cœur.

La pire chose qui puisse arriver? « Tu es renvoyé pour avoir amené ton chat au travail! » Même au moment de choisir entre la « Route sûre » et la « Route risquée », il n’y a pas de psychologue qui propose de mauvais médicaments, de sauna qui donne la syphilis, de coma à la suite d’une chirurgie des pieds. Il y a simplement le risque de perdre de l’argent.

Le gagnant reste celui qui a le plus d’argent à la fin et ça donne un peu mal au cœur.

Un jeu pro-vie qui pense que les couches, c’est gratuit

J’ai deux enfants, mais je ne vois pas en quoi c’est essentiel pour quiconque d’en avoir pour se sentir complet et serein devant l’univers. Pourtant, dans le jeu, même quand tu ne choisis pas le « Chemin de la famille », tu risques de tomber sur une case qui t’oblige à avoir un bébé. Il n’y a pas l’option avortement. Tu prends ton bébé, tu accumules les bébés, et à la fin du jeu, chaque enfant te permet de toucher 50 000 $ en boni.

Tu prends ton bébé, tu accumules les bébés, et à la fin du jeu, chaque enfant te permet de toucher 50 000 $ en boni.

Ce n’est pas vraiment ça, avoir un enfant. Je pense que je vais plutôt avoir à dépenser toute cette somme en Joyeux Festins au McDonald’s d’ici cinq ans.

C’est toujours amusant de jouer avec Myriam, mais lorsque nous avons terminé notre partie, je me sentais un peu vide.

Ce n’est pas que j’aurais voulu qu’une de nous deux reçoive une carte avec l’inscription « Un tueur en série vous poursuit. », mais le jeu peut se résumer à des possessions à obtenir, une visite de la tour Eiffel et d’un voyage de ski qui nous donne droit à 30 000 $ de la banque.  

Une vie vertueuse, sinon c’est le suicide

Pourtant, la version originale du jeu était super déprimante, mais pour d’autres raisons. Le but du jeu n’était pas d’être un médecin millionnaire propriétaire de dix perroquets. C’était simplement de vivre une bonne vie. Le suicide et la pauvreté faisaient des apparitions dans la version d’un jeu qui laissait place à des échecs plus retentissants que celui de faire une sieste au travail.

Au départ, le jeu Destins présentait l’argent comme une possibilité de construire un monde meilleur.

Au départ, le jeu Destins présentait l’argent comme une possibilité de construire un monde meilleur. La banque ne donnait pas d’argent pour aller voir les dauphins. L’argent était plutôt utilisé pour acheter du matériel pédagogique pour les enseignants.

Je ne sais pas plus c’est quoi le sens de la vie, mais je suis persuadée que ce n’est pas d’accumuler de l’argent en rêvant aux encans et aux mariages blancs. Je veux conserver l’opportunité d’acheter trop de sucettes en forme de cœur et de sucer une queue sans croire que ma vie est sans but si je n’ai pas autant de REER que le voisin et son gazon plus vert.

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