Benjamin Parinaud

J’ai porté du parfum de femme pendant un mois

En mars, mon matelas n’aura jamais senti autant de parfums différents. Et pourtant, le nombre d’occupants n’a pas changé.

C’est que j’ai passé les dernières semaines à porter différentes fragrances féminines, dans le cadre du mois thématique “odeur” d’URBANIA.

J’entends déjà les apprentis Freud accourir pour me psychanalyser, mais cette petite expérimentation sociale ne cache aucune sexualité refoulée. J’étais plutôt curieux de découvrir si ce changement d’odeur soudain serait perceptible, et surtout, s’il deviendrait sujet de discussion de mon entourage.

Mais mon expérience s’est déroulée dans l’indifférence la plus complète : on ne m’a fait aucune remarque, ou presque.

Pour la petite mise en contexte : je suis un homme dans la mi-vingtaine qui ne porte presque jamais d’eau de Cologne (mais qui prend quand même sa douche tous les matins, on s’entend). Pour ce test, je disposais de six échantillons différents, gracieuseté du fond de tiroir de ma rédactrice en chef Amélie.

Je n’ai pas les récepteurs olfactifs très développés, mais j’estime que la gamme d’odeurs allait de “parfum d’une passagère seule dans un taxi un 14 février au soir” à “soirée de bingo à la résidence de grand-maman” en passant par “magasin Yves Rocher”.

Rien de bien masculin, donc.

J’ai d’abord établi une seule règle : aucune triche. J’ai mis du parfum chaque matin, après ma douche, les jours de travail comme la fin de semaine, sans exception, en incluant les dimanches que je passe traditionnellement seul. Je profitais de ces jours de solitude pour tester les parfums qui me semblaient les plus compromettants, afin de renifler voir si je pouvais me risquer à les porter en public.

L’exercice survenait à un moment dans ma vie où je changeais de travail et où j’entamais une nouvelle relation. Les gens que je côtoyais n’avaient donc pas de réels points de comparaison sur mon arôme ordinaire.

J’ai tout de même débuté prudemment, avec de petits jets discrets et maladroits. Dans le cou. Sur les poignets. Et dans le vide, pour ensuite m’y projeter comme une jeune femme débordante de confiance.

J’ai également pris le soin d’altérer les fragrances entre Daisy Brush, Rose pompon et le classique Feu glacial d’amour sans néanmoins réussir à me dénicher de préférée.

Dans la sphère publique, j’ai obtenu, à ma grande surprise, aucune réaction.

À mi-chemin, j’ai commencé à en mettre davantage et à enfreindre de plus en plus la bulle olfactive des gens, dans l’espoir qu’ils commentent cette subtile brise d’ananas. Qu’on me demande où j’avais pris mon parfum, si j’avais bien lu l’étiquette avant de l’acheter. Mais en vain.

Les seules occasions où on m’a fait des remarques sur mon odeur ces trente derniers jours, c’était dans des circonstances intimes. Et là, les commentaires étaient positifs et même très flatteurs, mais jamais inquisiteurs. Encore une fois, il est vrai que la relation était nouvelle et que c’était plus difficile de décerner un changement de parfum.

Mais jamais la gente dame n’a insinué avoir la même marque de shampooing que moi.

Pourtant je sentais “la célibataire en manque d’attention” à plein nez. Mais vous savez ce que le vieil adage dit : un parfum imperceptible en est un qui vous va bien. Yikes. Je sais pas trop quelle conclusion tirer de cela. N’empêche que, dans le domaine intime, je dois admettre que le parfum féminin m’a assez bien servi.

Cet exercice a aussi le mérite de m’avoir fait réfléchir sur l’attention qu’on porte aux cosmétiques des femmes versus celui des hommes.

En février dernier, le maire de Coquitlam a dévoilé avoir porté le même complet bleu foncé chaque lundi pendant 15 mois consécutifs, et ce, sans que personne ne lève le moindre sourcil. Sa mascarade était une réponse au nombre anormalement élevé de critiques vestimentaires adressées à ses consœurs; lors des élections municipales, les médias faisaient régulièrement des commentaires sur l’habillement des conseillères, mais jamais sur celui des conseillers.

Est-ce qu’une femme aurait profité de la même absence de réaction si elle avait procédé à mon expérience, passant du jour au lendemain à un parfum d’homme?

Peut-être, car après tout il n’est pas inhabituel pour une femme d’arborer l’eau de Cologne de son chum. Mais pourquoi est-ce que j’ai quand même l’impression qu’elle se serait exposée à plus de commentaires?

Complément de lecture (en anglais) : What It Takes to Make a Gender-Neutral Perfume – And Why It Matters

Pour lire un autre texte de Kéven Breton : “La Gang de malades, c’est qui?”

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