J’ai fait faillite et c’est la meilleure décision que j’ai prise

C'est jamais facile, mais c'est parfois la décision la plus responsable à prendre.

À 17 ans, j’ai quitté le Saguenay pour venir au cégep en ville. Quelques mois plus tard, j’ai signé les papiers de mon premier prêt étudiant, avec lequel on m’a offert ma toute première carte de crédit. 15 ans plus tard, j’ai déclaré faillite. Mon seul regret, quand j’y repense, c’est de ne pas l’avoir fait plus tôt.

Ce qu’on oublie souvent quand on parle de santé financière, c’est que pour prendre de bonnes décisions, il faut avoir assez de sous pour survivre.

Partir de rien pour travailler et étudier

Ce n’était pas mon cas. Comme plusieurs, j’ai dû subvenir à mes propres besoins très jeune, en travaillant au salaire minimum. Je n’ai jamais eu les moyens d’être « responsable ».

La sécurité financière n’a jamais fait partie de mon paysage et la moindre malchance risquait de me faire perdre pied. Je ne compte plus le nombre d’amis qui me jugeaient de n’avoir rien de côté, dans la vingtaine, alors que leurs parents payaient ou avaient payé leurs frais de scolarité, leur appart, leur voiture, ou qu’ils avaient vécu chez eux jusqu’à la fin de l’université.

La sécurité financière n’a jamais fait partie de mon paysage et la moindre malchance risquait de me faire perdre pied.

Mais pour moi, qui partais de rien, étudier à temps plein et travailler assez pour subvenir à mes besoins, même avec plusieurs colocs, c’était difficile. Chaque fois que je remboursais un peu de ma carte de crédit, je la remplissais aussitôt. Éventuellement, j’ai dû quitter l’école parce que je n’y arrivais plus.

Quand ma situation s’est stabilisée, quelques années plus tard, j’ai commencé à travailler sur ma cote de crédit. J’étais travailleuse autonome et je gagnais mieux ma vie, mais j’aurais dû garder une grosse portion de mon revenu pour les impôts.

Le spectre des impôts

La première année, je ne l’ai pas fait. J’avais trop de dettes et mon rapport à l’argent était rendu un peu fucké; pour une fois, j’avais un peu de lousse. Je connaissais enfin ce que c’était de ne pas faire de crise d’anxiété chaque mois à l’approche du loyer. J’ai commencé à rembourser mes dettes et je pouvais parfois aller au resto, m’acheter une paire de bottes sans faire de l’insomnie pendant une semaine. Mon mode de vie n’avait rien d’extravagant, mais quand on ne l’a jamais connu, le confort le plus minimal est un luxe immense. Mon revenu brut me permettait d’avoir un niveau de vie décent, et j’avais besoin de m’accorder un peu de répit après ces nombreuses années d’insécurité financière extrême.

Pour le gouvernement, toute dette doit être remboursée en 12 mois ou moins. Dans mon cas, en y ajoutant les acomptes provisionnels qu’ils exigeaient, ça signifiait leur donner 100 % de mon revenu durant plus d’un an.

La deuxième année, pareil; je n’arrivais pas à mettre assez d’argent de côté. Je retardais le moment de produire ma déclaration de revenus. La troisième année, j’ai commencé à paniquer. Je payais mes comptes à temps, et j’avais un crédit décent pour la première fois de ma vie. Mais je savais que le jour où je faisais mes impôts, c’était fini.

J’ai tenté, sans succès, de conclure une entente de paiement. Pour le gouvernement, toute dette doit être remboursée en 12 mois ou moins. Dans mon cas, en y ajoutant les acomptes provisionnels qu’ils exigeaient, ça signifiait leur donner 100 % de mon revenu durant plus d’un an.

C’était tout simplement impossible. J’ai compris ce qui m’attendait.

L’accumulation des factures… et du stress

Je savais que je devrais bientôt déclarer faillite et qu’ensuite, je n’aurais plus rien. J’ai très peu parlé de ma situation dans mon entourage, même si je faisais des crises d’angoisse, parce que j’avais honte. Honte d’être pauvre depuis toujours, honte d’avoir cru que j’arriverais à améliorer ma situation, honte d’avoir échoué même en essayant de mon mieux.

Je faisais des cauchemars où on venait prendre mes choses, mon chat, mon auto, mon ordi, et où je grelottais seule dans mon appartement vide.

Je faisais des cauchemars où on venait prendre mes choses, mon chat, mon auto, mon ordi, et où je grelottais seule dans mon appartement vide. Les lettres du gouvernement s’empilaient sur le comptoir, je ne répondais plus aux appels des compagnies de cartes de crédit. Je vivais dans l’anxiété constante de voir mon monde s’écrouler.

Puis, à bout de nerfs, j’ai pris un rendez-vous avec une syndic de faillite. Elle m’a calmement expliqué que personne ne viendrait chez moi prendre mes choses. Quand on n’a pas de maison, d’entreprise ou de placements, ils ne prennent rien du tout. C’était sérieux, mais pas non plus le cauchemar que j’imaginais.

Durant neuf mois, puisque j’avais un revenu peu élevé, je devrais leur donner 200 $. Mes dettes seraient effacées et mes créanciers n’auraient plus le droit de me contacter. Le gouvernement ne pourrait pas geler mes comptes. Ensuite, pour une période pouvant aller jusqu’à sept ans, ma faillite serait inscrite à mon dossier de crédit et ma cote serait très mauvaise. Il me faudrait alors, lentement mais sûrement, rebâtir mon crédit.

Malheureusement, au point où j’en étais, c’était la seule solution possible. En deux courtes rencontres, la faillite était réglée.

En sortant de son bureau, j’ai eu l’impression de respirer pour la première fois depuis des années.

Repartir à zéro

J’ai fait faillite il y a presque cinq ans et je vis bien avec ça. C’est pas toujours évident, mais je n’ai plus de dettes. Je dors mieux la nuit, j’ai pu recommencer à zéro et j’ai beaucoup appris. J’en parle peu, pour me protéger des jugements, mais je sais qu’avoir des soucis financiers ne fait pas de moi une mauvaise personne.

Il est facile de croire qu’il suffit d’être une personne responsable pour éviter la faillite, mais la réalité est beaucoup plus complexe. Quand on n’a que le strict minimum, un rien peut nous faire perdre pied.

Il est facile de croire qu’il suffit d’être une personne responsable pour éviter la faillite, mais la réalité est beaucoup plus complexe. Quand on n’a que le strict minimum, un rien peut nous faire perdre pied. Tout le monde fait des erreurs financières, dans sa jeunesse, mais les conséquences de celles-ci dépendent largement de facteurs extérieurs, comme l’aide et le soutien apportés par la famille et les proches.

Parfois, faire de son mieux n’est pas suffisant. Heureusement que la faillite existe, entre autres, pour protéger les personnes qui doivent se lancer dans la vie adulte sans filet de sécurité et apprendre à gérer leurs finances à l’aveugle dans un monde qui carbure à la surconsommation et où le crédit est roi.

Depuis ma faillite, j’ai vu plusieurs de mes amis, souvent des travailleurs autonomes, passer par là eux aussi. L’angoisse, la honte, les années de déni avant de finalement accepter que malgré toutes leurs bonnes intentions, ils ont perdu le contrôle. Comme moi, leur seul regret, c’est d’avoir souffert aussi longtemps avant d’aller chercher de l’aide.

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