J’ai été l’élève de Gilbert Sicotte

J’ai souffert de ses techniques, mais je suis en désaccord avec son tribunal populaire.

Si vous m’avez déjà vu ou entendu en entrevue (désolé du caractère présomptueux de cette entrée en matière…), vous m’avez sûrement déjà entendu dire que « pour vrai, je ne suis pas un bon acteur ».

Souvent, on me répond par un « Ben voyons! »
On croit à la blague. Pourtant, ce n’est pas une blague.
Ce n’est pas une façon de me protéger contre les mauvaises critiques.
Ce n’est pas de la fausse modestie non plus.
C’est un problème de confiance en soi et la conclusion à laquelle je suis arrivée après mon passage au Conservatoire.

J’ai été l’élève de Gilbert Sicotte. J’ai souffert de ses techniques d’enseignement. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait – encourageait, même – de tels débordements.

Et si vous voulez mon avis, Gilbert n’a pas été le plus méchant. Tout ce que vous lisez est vrai ou très comparable à l’expérience que mes camarades du Conservatoire et moi avons vécue. C’est vrai que Gilbert sacrait. C’est vrai que Gilbert avait des moutons noirs… C’est vrai que Gilbert était passionné par son métier. C’est vrai qu’il disait des commentaires blessants. Mais, contrairement à celle d’autres professeurs, jamais je n’ai senti que la méchanceté de Gilbert était personnelle. C’était contre ce que je faisais. Pas contre ce que j’étais. La preuve c’est que nous nous sommes souvent croisés après ma première année et les discussions avec lui étaient toujours agréables, cordiales et empreintes de rires.

En fait, Gilbert est non seulement un acteur que j’admire, mais un homme pour qui j’ai une réelle affection.

Sauf que…

Il y a des gestes qui, peu importe le contexte, sont inacceptables. Il y a des paroles qui, peu importe leurs intentions, sont blessantes. C’est pourquoi je ne suis pas totalement en désaccord avec ce qui lui arrive. Mais, je le répète: dénoncer uniquement Gilbert Sicotte est injuste. Injuste parce qu’il n’est pas le seul. Il n’est pas non plus le pire. Il ne mérite pas une condamnation à mort professionnelle. Il ne mérite même pas une condamnation publique.

C’est le Conservatoire qui en mérite une. C’est le Conservatoire qui, depuis longtemps, mérite un changement de mentalité.

Dans sa chronique, Patrick Lagacé défend Gilbert Sicotte et le traitement médiatique dont il fait l’objet. Avec les paragraphes précédents, je serais mal placé pour le contredire. Cependant, M. Lagacé tourne un peu les coins ronds concernant les métiers de professeur et d’acteur.

Il est question de casser des tics, de préparation à la violence du métier, de trouver un jardin intérieur, et de l’idée qu’il faut parfois être brusque pour arriver à tout ça.

En ce qui concerne les tics: piétiner, c’est un tic. Jouer les mains dans les poches c’est un tic. Mal articuler aussi. Par contre, être trop « intellectuel/universitaire », ce qu’on m’a reproché nombre de fois, ce n’est pas un tic. C’est un trait de personnalité auquel on s’attaque. Te couper la parole quand tu parles, c’est de l’impolitesse une fois. Systématiquement, c’est du mépris. Refuser 100% de tes propositions, ce n’est pas de la direction artistique. À 100%, c’est un exercice (conscient ou non) de dévalorisation.

En passant, je ne vise personne. Ce sont des événements que j’ai vécus avec plusieurs profs au fil de mes trois ans d’étude.

Un passage obligé ?

L’école n’est pas représentative du domaine… Combien de fois, entre anciens étudiants, on s’est justement dit qu’elle nous préparait mal à la réalité du métier?

Et puis, franchement, depuis que je suis sorti de l’école, ça ne m’est pas arrivé tellement souvent de rencontrer des gens dont le but était de me casser. Des gens méchants et insensibles non plus.

Des gens qui veulent me challenger? Oui. Des gens qui ne croient pas en moi? Énormément. Mais, ces gens, comme ils ne croient pas en moi, ils ne m’engagent pas. Donc je ne les croise jamais. Et les gens qui me challengent savent comment le faire, alors bien que ce soit difficile, ce n’est pas désagréable.

À l’école de théâtre, tu dois rester avec un prof qui te « challenge » selon sa technique, sans trop se soucier de ce que tu es. Si ça ne clique pas, à la longue, ça peut affecter une confiance en soi. Ça peut détruire. En tout cas, ça m’est arrivé.

Et n’oublions pas que c’est à un âge vulnérable (19-22 ans) que nous explorons les confins de nos zones émotionnelles et psychologiques avec des gens qui n’ont aucune réelle expertise en psychologie…

Je vais vous donner un exemple vécu et absolument classique pour démontrer ce que je condamne: dans un cours, je devais jouer un cultivateur qui viole et vend sa jeune épouse au plus offrant. Juste ça! J’ai 20 ans, je dois jouer un gars de 56 ans… Déjà, il y a un problème de casting, mais ce n’est pas ce que je crains le plus.

Ce qui me fait peur, ce sont les réponses à ces questions: où, en moi, je vais chercher la pulsion du viol? Où je vais chercher la méchanceté pure? Comment je fais pour être naturellement ignoble?

J’ai 20 ans, je commence à peine à me connaître et je me sens laissé à moi-même pour trouver tout ça. Je vous pose la question: est-ce responsable?

Évidemment, j’ai peur. Mais je suis volontaire et je veux réussir, alors j’entame le travail de bonne foi, tout en ne sachant pas trop par où commencer.

Dès les premières répétitions, je me fais dire que je ne suis pas assez crédible. D’accord. Je travaillerai plus fort. Je lis, j’écoute des documentaires à propos de violence conjugale. Malgré tout, chaque semaine, c’est le même « pas assez crédible » auquel se greffent des « tu ne vas pas assez loin… », « qu’est-ce que tu fais là? », « c’est vraiment, vraiment, pas ça », etc.

Et n’oublions pas que c’est à un âge vulnérable (19-22 ans) que nous explorons les confins de nos zones émotionnelles et psychologiques avec des gens qui n’ont aucune réelle expertise en psychologie…

Puis, quelques semaines plus tard, l’impatience se confond avec la vulgarité : « Voyons tabarnac!!!! C’est pas compliqué câlice! Tu la pognes par derrière pis tu dis ton texte! Je sens pas le danger, crisse! Ok c’est assez… Va-t’en pis va travailler ça avec J. Je ne peux rien faire avec toi… Abandonne-toi donc tabarnac! Faut que t’aies une pulsion de viol! Sois donc dans le moment présent! »

M’abandonner dans quel moment présent? Celui du viol et de l’ignominie? D’accord… Mais, peut-être que c’est difficile et effrayant de trouver un abandon dans une telle zone. Peut-être que j’ai peur d’éveiller la fameuse pulsion. Peut-être aussi que la façon de faire du professeur ne s’applique pas à moi. Que ma sensibilité n’est pas la même que la sienne.

Or, je n’ai jamais senti que c’était pris en considération. Et jamais non plus j’aurais été me plaindre. Parce qu’il y a la pression de réussir et d’être aimé. Ne pas y arriver signifie que je suis un mauvais acteur et que le/la prof me trouve difficile à travailler. Si je suis mauvais acteur en plus d’être difficile à travailler, ils le diront à tous et je ne travaillerai jamais. Alors je me tais, j’endure, j’ai peur des commentaires après les répétitions et je travaille toujours plus fort. Pour être meilleur. Pour être aimé. Pour travailler plus tard.

Et puis, un moment donné, je finis par trouver ladite pulsion. Je l’exploite. Effectivement, la scène décolle vraiment! Mais… oups, la répétition de 30 minutes vient de finir et on me laisse avec ça en me disant: « Bien. Mieux. Pars de là et travaille ça pour la semaine prochaine. » C’est tout.

On passe à une autre scène.

Ce n’est pas une sculpture ou un dessin, que je viens de travailler. C’est une émotion reliée à moi et ma personnalité. Évidemment, quand le cours finit, je sors du personnage. Mais, ce souvenir émotionnel reste en moi, tout comme les paroles qui ont été dites au cours des semaines précédentes ne disparaissent pas.

Et je pose la question: vous réagiriez comment si, pour la première fois de votre vie, vous découvriez que des pulsions violentes, lubriques et dangereuses sommeillent en vous? Que vous ne les aviez pas découvertes uniquement en travaillant la scène à l’extrême ou en vous informant sur le sujet… Que vous les aviez découvertes sous la pression de commentaires désobligeants.

Que vous les aviez découvertes en faisant des exercices d’impro; en sortant des limites de la scène et du texte ; dans la spontanéité ; dans ce terrain non balisé où on n’est pas totalement soi-même, mais pas totalement un autre.

Trouveriez-vous ça normal? Seriez-vous troublés? Vous passeriez facilement à autre chose ou non? Continuons : aimeriez-vous vous sentir en sécurité et respecté, lors de cette exploration? Et si votre rôle était celui du professeur, seriez-vous compréhensif ou intransigeant?

Finalement, le jour de l’évaluation finale, je n’ai pas retrouvé la pulsion… On n’y a pas cru. On me l’a dit… Et ça s’est souvent répété pendant trois ans. Voilà, entre autres, pourquoi je ne me trouve pas si bon acteur.

Protéger la différence

Un acteur de 30 ans de métier connait ses zones sombres. Il sait comment les contrôler, comment en sortir. Un acteur de 30 ans de métier n’a plus (ou a moins) la peur d’échouer. Il saura dire « arrête » à la personne qui tentera de le mettre sous pression avec des commentaires directifs. Mais pas l’étudiant.

J’estime qu’un jeune de 20-22 ans mérite un encadrement moins violent et plus consciencieux. C’est à ça que l’école devrait servir. Te faire découvrir des zones émotionnelles, te les faire visiter et t’en faire sortir en toute sécurité. Au conservatoire, on est à l’étape de découvrir ces zones, mais pour s’en sortir, il n’y a que la technique du prof. Si elle ne fonctionne pas, gère-toi. C’est à toi de t’en sortir.

C’est ça le problème. Le « gère-toi »… Je vais me permettre une comparaison hasardeuse entre le Conservatoire et l’École nationale de l’humour : au Conservatoire, tes différences sont un problème à régler. À l’ÉNH, elles sont une force à cultiver.

C’est aussi ça, selon moi, le devoir d’une école d’art.

Bref, l’idée n’est pas d’être chouchouté au Conservatoire. L’idée est d’être compris et encadré pour en sortir plus fort et confiant que lors de son entrée. L’idée est de travailler dans le respect et l’ouverture.

Prendre l’étudiant, lui montrer les techniques universelles de base et l’accepter dans ses différences pour les cultiver. Pensez à tous les artistes qui vous inspirent… Quel est leur point en commun par rapport aux autres? Généralement, ce sont leurs différences. Ils sont les seuls à faire ce qu’ils font. Les seuls à être ce qu’ils sont. Ils sont différents.

Bref, l’idée n’est pas d’être chouchouté au Conservatoire. L’idée est d’être compris et encadré pour en sortir plus fort et confiant que lors de son entrée. L’idée est de travailler dans le respect et l’ouverture. L’idée est de ne pas avoir peur de prendre un chemin différent de celui proposé par le professeur, précisément pour devenir différent.

Et comme je dois tout au Conservatoire, je serais ingrat de le condamner intégralement. J’ai rencontré des professeurs extrêmement généreux, compétents et attentionnés. Des professeurs qui avaient à coeur ma démarche. Ce n’est pas la meilleure école de théâtre pour rien (pardonnez mon chauvinisme). Mais, à une époque où la société se conscientise à grande vitesse, je ne comprends pas pourquoi le Conservatoire serait exempt de ces réflexions.

Je serai toujours fier d’être un diplômé de l’institution, mais je lui souhaite sincèrement une remise en question et une nouvelle approche. C’est déjà une grande école, la plupart des comédien(ne)s que nous adorons y ont été formé(e)s, sauf qu’elle mérite d’être plus moderne. Elle mérite d’être objectivement la meilleure.

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