J’ai déjà refusé 1.8 million de dollars

J’ai déjà refusé à 1.8 million de dollars.

Ce n’était pas un RE-FU-SÉ! du Banquier (spécial poètes scandinaves). Ni un refus de Je-suis-le-Wolf-of-street-et-j’ai-trop-d’argent. Il y avait des conditions pour toucher ladite somme; la principale d’entre elles étant d’enseigner le théâtre au Collège de Valleyfield pour les 40 prochaines années de ma vie.

Léger détail…

D’abord, je tiens à préciser une chose. J’ai profondément adoré mes deux années passées là-bas. Autant les membres du personnel que mes étudiants. Ce n’est pas à cause de vous que j’ai refusé.

En fait, pour comprendre cette décision qui, a priori est très mauvaise, il faut expliquer ce qui est arrivé avant que je commence à enseigner. J’étais un jeune acteur qui venait de sortir du Conservatoire et j’accumulais à temps (très) partiel les rôles prestigieux comme Figurant 3 et Ouvreur de porte 7.

Dans l’expression : travailleur autonome, j’étais plutôt du côté autonome que travailleur.

Un moment donné, alors que je jouais à Tetris travaillais sur un projet, j’ai reçu un appel qui m’invitait à passer une entrevue afin de devenir professeur au Collège de Valleyfield. J’avais 23 ans, un compte bancaire qui criait famine et ma carrière avait la vitalité d’un papillon de nuit à 9h45 du matin. Je n’avais pas le choix.

Par je ne sais quel  faille dans le système  miracle, j’obtiens le poste! C’est sûr qu’en rêvant à ma carrière, je me voyais plus présenter un film à Cannes qu’écrire un plan de cours dans un Subway (boulettes à l’italienne incluses).

Mais, je me disais que tout était temporaire.

Qu’on le veuille ou non, très peu de contes de fées se terminent par : “Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et enseignèrent le théâtre au Collège de Valleyfield.”

Mais, je me disais que tout était temporaire.

Au début, tout va bien. J’ai des étudiants formidables et on décide de monter un spectacle. Il y a donc un enjeu et une motivation! En plus j’avouerai, modestement, que je me sens compétent.

En plus, je n’oublie pas que tout est temporaire.

Le spectacle est un succès, mes collègues viennent me féliciter et l’un d’eux, le doyen, me regarde et me dit : “Heille toi t’es chanceux. T’as 23 ans. Dans 3-4 ans, t’auras ta permanence et après ça t’es bon pour les 40 prochaines années jusqu’à ta retraite!”

À ce moment-là, ce n’était plus du tout temporaire.

Le ciel ne m’est pas tombé sur la tête, c’est le sol qui s’est affalé sous mes pieds et qui m’a enterré vivant avec mes rêves et mes ambitions. Dead man walking à 23 ans*.

J’ai le vertige quand je suis sur une galerie (vous garderez cette excuse pour vous exempter des déménagements cet été). À ce moment, j’étais au-dessus d’une fosse de 40 années de profondeur sans fil et sans guide-rassurant-qui-te-dit-que-tout-va-bien-faut-juste-regarder-en-avant.

J’ai vraiment eu peur.

Quand j’ai annoncé à déçu mes parents avec mon projet d’étudier en théâtre plutôt qu’en architecture, c’était parce que ma passion m’importait plus que tout. C’était une démarche consciente et j’étais prêt à vivre avec tous ses mauvais côtés; c’est-à-dire : les refus, la compétition malsaine, les mauvaises critiques, le téléphone muet, manger de la soupe à l’eau et, pire que pire, les web-séries.

Mon emploi quadruple décennal m’offrait le confort et c’était précisément ce que j’étais prêt à sacrifier. Ça et mon majordome.

Il fallait que je change. Mais pour faire quoi? C’était une grosse décision et, comme à chaque fois, j’ai évité la question. Sauf qu’un jour, j’ai fait le tableau des pour et des contre.

Contre : Je quittais un emploi stable, de bonnes conditions de travail, des avantages sociaux formidables, des collègues extraordinaires et un bon salaire.

Pour : (bruits de criquets svp)

Tu ne quittes pas ce genre d’emploi idéal pour tondre des gazons et peinturer des clôtures en échange de 5$ et un Mister freeze bleu.

Pourtant, je l’ai fait.

Est-ce que j’ai eu peur? Fuck oui!

Est-ce que j’ai douté? Souvent!

Quand je me suis ramassé, un an plus tard, au salaire minimum, à faire le cowboy dans un parc d’attractions qui attirait moins de personnes qu’une fête du Canada à Hochelaga. C’est sûr que j’ai douté.

Et chaque fois que j’accueillais les égarés visiteurs en disant : “Salut la compagnie! Alors, paré à vivre l’aventure au Far West?” (accent français en prime), je regrettais mon choix.

Est-ce que ça en a valu la peine? Pas toujours.

Mais, je l’ai fait.

Aujourd’hui je suis content.

Et mon ambition n’est plus d’aller à Cannes, mais juste de m’assurer que, jusqu’à la fin, j’aurai fait le bon choix.

Je raconte cette histoire  d’abord et avant tout parce que le préfixe EX est la thématique du mois et j’ai voulu vous parler de mon EX-périence qui est aussi mon plus grand EX-ploit.

J’espère que vous ne me confondez pas avec le roi du Skip this video. Vous savez ce gars-là :

Je ne suis pas “Here in my garage” avec “my new Lamborghini” après avoir trouvé le bonheur. Je suis plus “Here in my 3 1/2 mal chauffé du Centre-Sud” avec “my carte opus défraîchie”. Bref, je ne suis pas un modèle. Je n’ai pas de conseils et de leçons à donner à personne. Il y a des exemples de réussite plus éloquents que le mien.

Je me considère chanceux, parce que j’ai pu choisir de changer de carrière. Je sais très bien qu’il y a des circonstances et des environnements qui nous empêchent de faire ce choix et ce n’est pas grave. Ce n’est pas un échec. C’est la vie.

Une vidéo virale tournée au paradis du shabby-chic a déjà dit que le bonheur est un état dans lequel on choisit d’être. Vraiment pas! C’est pareil avec la carrière. On voudrait le mieux, mais c’est rarement ce qui arrive et c’est correct.

Je disais que je n’ai aucun conseil ou de leçon à donner, mais j’ai des encouragements. J’ai raconté cette histoire pour me permettre d’encourager tous ceux qui sont rejoints par ce choix et cette crainte. Je veux juste vous encourager à ne plus avoir peur.

Sur ce, je dois aller refuser un autre million de dollars. (D’un oncle nigérien décédé cette fois…)

*(Je ne discrédite pas le métier de professeur qui est le métier le plus noble qui soit. J’ai un respect total pour vous. Faire carrière dans l’enseignement est un rêve pour plusieurs et je vous souhaite de tout cœur de le réaliser. C’est un métier formidable. Mais, ce n’était pas mon rêve. J’espère que vous le comprenez. Et croyez-moi, en cas d’apocalypse, on va pas mal plus sauver les enseignants que le gars qui fait des farces sur la poésie.)

Pour lire un autre texte sur le même sujet : “La pire défaite de ma vie a été de réussir” de Simon-Albert Boudreault

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