Comment j’ai découvert le fanatisme

en devenant le groupie d’une joueuse de tennis

Hambourg, avril 1993. Monica Seles, 19 ans et première joueuse de tennis au monde, est poignardée en plein match par un admirateur fou de sa plus proche rivale au classement.

La blessure physique est mineure; Monica survit.

Rive-Sud de Montréal, janvier 1995. En parcourant le Livre Guinness des records 1994 à la recherche de l’homme le plus gros de la Terre et de la femme avec les plus longs ongles, j’apprends l’existence de Monica Seles. Son nom de famille, un palindrome à sonorité scatologique, m’interpelle immédiatement.

Toronto, août 1995. Monica Seles dispute son premier tournoi post-agression, pulvérisant ses adversaires une après l’autre jusqu’au trophée. Je regarde son match de demi-finale à la télé. Je suis complètement happé.

En cette fin d’été 95, toute la planète tennis clame que “la Monica des beaux jours” est de retour, malgré un surplus de poids mal dissimulé derrière des tenues Nike un peu amples.

Je n’ai pas connu l’ancienne Seles – une athlète aussi svelte que dominante –, mais la revenante – peut-être plus lourde et un peu moins brillante – a conquis mon cœur. En un match, elle devient mon idole.

J’ai 11 ans et ma vie de fan commence.

Chaque matin, je me précipite sur le cahier “Sports” de La Presse, où j’espère lire que Seles fait partie des gagnants de la veille. Quand Internet fait son entrée dans la maison familiale, l’univers des forums de discussion de tennis m’ouvre ses portes. Des fans aussi zélés que moi, mais ayant accès à la télévision par satellite, partagent en direct le pointage des matchs qu’ils suivent. Je passe des heures à “rafraîchir la page”, retenant mon souffle et fermant les yeux à moitié lorsque se téléchargent finalement les scores.

Le jour où Monica compétitionne, je m’adonne à cette superstition dans l’autobus scolaire : je compte le nombre d’adresses séparant deux feux de circulation. Un résultat pair signifiera une victoire; un résultat impair, une défaite.

Pour braver l’eau froide de la piscine, je m’impose des défis aux conséquences sérieuses : “Tu dois plonger d’ici 5 secondes, sinon Monica va perdre”. Je n’ai pas le choix d’obéir.

Pendant des années, j’encourage ma joueuse de toutes mes forces. Je vais jusqu’à invoquer ma grand-mère décédée pour qu’elle lui vienne en aide.

Et je défends Monica contre les attaques sournoises : quand mes parents remettent en question sa forme physique – une allusion directe à son poids –, je leur pique une crise, avant de m’enfermer dans ma chambre pour pleurer.

En août 1998, j’assiste au parc Jarry à une demi-finale l’opposant à Martina Hingis, l’une de ses bêtes noires (et une petite fendante… que le destin rattrapera plus tard, gracieuseté d’un test positif à la cocaïne). Monica perd la première manche. Je quitte alors le stade, incapable de supporter le stress. Ma favorite en profite pour renverser la vapeur. Je regagnerai mon siège pour assister à la conclusion du match, remporté par Monica. Aujourd’hui encore, je persiste à croire que mon absence momentanée a positivement influencé le dénouement de la rencontre.

Je me suis toujours su hypersensible, mais jamais je ne me serais cru capable d’une attraction aussi totale, d’une identification aussi irrationnelle.

J’adorais Monica.

Pendant huit ans, j’ai vécu avec l’espoir de la voir remonter au sommet, occuper la place qu’elle méritait. Malgré d’excellents résultats, elle n’y est jamais parvenue, encaissant les coups durs : des défaites cruelles, la mort de son père (son entraîneur de toujours), des blessures. Chaque fois, je pensais : “Pourquoi la vie lui fait-elle subir ça?” Et : “Pourquoi la vie me fait-elle subir ça?”

Monica Seles était mon double, féminin et d’origine yougoslave. Je vivais ses réussites et ses échecs comme les miens.

Puis, en 2003, elle a joué son dernier match officiel, s’éclipsant sans l’annoncer. Nos vies se sont séparées. Monica a emprunté le chemin des causes caritatives. Moi, de l’UQAM.

Je n’ai toutefois jamais cessé de prendre de ses nouvelles. Avant de m’endormir, je regarde encore régulièrement des vidéos des faits saillants de sa carrière sur YouTube.

En 2009, j’ai eu vent qu’elle venait de publier une autobiographie : Getting a Grip : On My Body, My Mind, My Self. Je lui ai pardonné le titre aux accents psycho-pop quand j’ai réalisé qu’elle levait le voile sur les troubles alimentaires dont elle avait secrètement et longuement souffert après son agression.

En l’apprenant, je me suis senti fier d’elle… et un peu de moi aussi. Je me suis dit que j’avais bien fait d’avoir été dans son camp pendant toutes ces années.

Voilà donc comment j’ai découvert le fanatisme, en devenant le groupie de la plus incroyable joueuse de tennis de l’histoire.

Pour voir des images (que je n’ai jamais osé regarder) de l’agression subie par Monica Seles :

Pour découvrir la carrière de Monica Seles en quelques minutes :

Pour un regard scientifique sur le fanatisme sportif, je vous conseille le livre The Secret Lives of Sports Fans.

Pour lire un autre texte de Guillaume Denault : “Comment j’ai découvert la justice aux Jeux olympiques de 1994”

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