J’ai appris une danse guerrière avec des centaines de femmes et je n’arrêterai plus jamais de crier

(J'ai suivi un atelier de haka).

« Est-ce que j’aurais dû inviter une amie? Pourquoi je m’en vais là seule? »

C’est ce que je me répète, tandis que le bus me mène vers la Place des festivals.

Faut comprendre : je ne suis pas autochtone et je suis incapable de battre des mains sur un rythme très simple. Comment ça se fait, donc, que je sois inscrite à un atelier de haka offert dans le cadre du festival Présence autochtone?

La réponse est simple : l’invitation était lancée aux femmes – toutes les femmes – et la perspective de crier ma puissance entourée de centaines de sœurs était alléchante. Ma petite angoisse et moi avons donc pris la 55 Sud et fait notre chemin sous un ciel gris.

La pluie, ça rendrait juste notre danse plus dramatique, right?

Le haka

Ce que je savais du haka tenait à très peu de choses. J’avais déjà vu certaines danses réalisées par l’équipe de rugby de la Nouvelle-Zélande, les All Blacks, question de se galvaniser et d’impressionner l’adversaire.

J’avais aussi braillé devant le haka offert par des jeunes en soutien à la communauté musulmane après les attentats de Christchurch.

Mais l’origine de la discipline ou son contexte actuel? Aucune idée.

«Le haka est une expression féroce de la fierté, de la force et de l’unité du groupe. Ses composantes sont le battement du pied, les protrusions de la langue et les gifles rythmiques sur le corps pour accompagner un chant scandé. »

Voici ce qu’en disait l’événement Facebook : « Le haka est une sorte de danse de guerre utilisée traditionnellement par les Maoris sur les champs de bataille, et lorsque des groupes se réunissaient en paix. Le haka est une expression féroce de la fierté, de la force et de l’unité du groupe. Ses composantes sont le battement du pied, les protrusions de la langue et les gifles rythmiques sur le corps pour accompagner un chant scandé. »

Durant la soirée, j’apprendrais qu’il est aujourd’hui réalisé dans des événements importants, qu’ils soient heureux comme un mariage ou tristes comme un deuil. Celui que j’apprendrais avait été créé en hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées au pays.

On le pratiquerait avec toute la revendication, la colère et l’empathie nécessaires.

Un cadeau qu’on doit garder secret

En débarquant de l’autobus, je remarque deux femmes. Une mère et sa fille. Cheveux rasés, bas aux genoux, clairement des guerrières. Je les suis en me disant qu’on s’en va au même endroit. Non, je n’ai pas plus le sens de l’orientation que celui du rythme…

On débouche sur la Place des Festivals au moment où Sedalia Fazio, une femme d’origine mohawk, lance la soirée avec une magnifique prière suivie d’un discours aussi touchant que politisé.

Extrait que j’ai noté : « Quand les colonisateurs sont arrivés ici, on les a accueillis. On les a nourris, on leur a appris à chasser, à survivre sur cette terre. Ça me brise le cœur de constater qu’aujourd’hui, les nouveaux arrivants ne sont pas les bienvenus, alors que le territoire demeure indigène et que nous, autochtones, voulons les accueillir. Pourquoi tout le monde ne le veut pas aussi? »

Applaudissements sentis, vous le devinez.

Puis, apparait sur scène Mihirangi et une membre de la troupe MĀREIKURA, toutes deux d’origine maorie. Elles sont magnifiques, mais comme vous ne pouvez même pas l’imaginer. Elles ont le visage tatoué, des robes splendides, une prestance comme on en voit peu. Elles sourient et d’emblée, nous rassurent : autochtones ou allochtones, les femmes sont les bienvenues, ce soir.

Nous aurons toutes droit au cadeau qu’elles souhaitent nous offrir, celui d’une émancipation de groupe.

Ce qu’on va apprendre ce soir, on le gardera pour nous. On ne le reproduira jamais. C’est la différence entre l’appréciation et l’appropriation culturelle, vous voyez?

Mais il y a des conditions, ok? Elles nous expliquent qu’on ne pourra pas prendre ce cadeau pour en faire la démonstration à la maison, pour faire nos fraîches dans un party ou pour récolter des likes sur Facebook. Ce qu’on va apprendre ce soir, on le gardera pour nous. On ne le reproduira jamais. C’est la différence entre l’appréciation et l’appropriation culturelle, vous voyez?

Hochements de tête solennels, vous l’imaginez.

Autour de moi, il y a des centaines de femmes qui ont entre 10 et 70 ans. Il y en a de toutes les origines, certaines portent un voile, d’autres pas. Honnêtement, je ne me souviens pas avoir participé à un évènement avec une telle diversité. Il y a quelques hommes, aussi. L’atelier nous est réservé, puisque selon les traditions maories, les femmes ne peuvent enseigner le haka qu’aux femmes. Mais bon, êtes-vous surpris si je vous dis qu’une poignée de gars ne se sont pas mis sur les lignes de côté?

Yeux au ciel, vous le savez.

Crier entre femmes

Mihirangi prend soin de nous expliquer l’origine du haka, son sens, ses mouvements phares, ce qu’il peut faire pour une communauté affectée. Elle est brillante, généreuse et drôle. Pour vrai, elle parvient à nous faire rire tout en traitant de sujets extrêmement graves.

Avant de nous apprendre la danse créée pour les femmes autochtones disparues et assassinées, de même que leur famille anéantie, elle nous demande de se présenter à une voisine en honorant la tradition maorie.

C’est ainsi que je me retrouve le nez collé contre celui d’une dénommée Édith, dont l’évidente bonté me met tout de suite à l’aise, malgré notre soudaine proximité. J’en viens à me demander pourquoi on entre si peu en contact, entre étrangères. Est-ce que la connexion se ferait si vite, si purement, si on osait s’approcher dans le cadre normal du quotidien? Pourquoi j’ai besoin d’un prétexte pour communiquer avec celles qui m’entourent?

On décortique ensuite les paroles de la chanson qui nous invitent à affirmer la beauté, le pouvoir et la force surhumaine de la femme. De la femme autochtone, surtout. On apprend les lignes, au son, puis on les crie. Ensemble et fort. Avec humilité, aussi.

Quand je prends le temps d’observer les femmes en faire tout autant, partout autour, mes yeux ouverts très grands se remplissent spontanément d’eau.

Je ne peux pas parler pour les autres, mais tandis que j’hurle, je réfléchis à mon manque d’engagement envers les femmes autochtones. Je pense à la façon dont on les laisse collectivement à elles-mêmes, à l’énergie qu’elles doivent déployer pour se faire entendre. Aux tribunes qu’on m’offre parce que je suis une féministe blanche pas très épeurante, alors qu’elles peinent à nous faire comprendre les injustices qu’elles vivent au quotidien. 

On me dit que j’ai le droit de crier avec elles, mais est-ce que c’est bien juste? 

J’essaie tant bien que mal de jumeler mes hurlements aux mouvements qu’on m’enseigne, or ma très piètre coordination ne me permet pas d’être à la hauteur. Je dois faire un choix : je vais danser ou chanter, mais pas les deux.

C’est la danse qui finit par gagner. Je donne des coups devant moi, je tape sur mes cuisses, j’ouvre les yeux très grands pour intimider. Pour montrer que c’en est assez.

Et quand je prends le temps d’observer les femmes en faire tout autant, partout autour, mes yeux ouverts très grands se remplissent spontanément d’eau.

Finalement, ce n’est pas la pluie qui rendra notre danse plus dramatique…

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