Logo

Jacqueline comme elle est

Un après-midi avec Gareau-San, la plus grande marathonienne du Québec.

Par
Jean Bourbeau
Publicité

J’ose cogner avec une dizaine de minutes d’avance. Plusieurs secondes s’écoulent avant que la porte ne s’ouvre. « Ah tiens, c’est un p’tit blond qui interrompt ma méditation! Tu devrais essayer ça, le yoga nidra. C’est excellent pour l’estime de soi! », me lance d’emblée Jacqueline Gareau avec une candeur désarmante.

Je remarque que l’entrée de sa maison à Saint-Adèle est ornée d’une plaque en bois commémorant sa première victoire en carrière, remportée en 1978 au marathon de l’île d’Orléans.

Le rappel tangible que l’on entre chez l’indétrônable reine de la course à pied québécoise.

Publicité

Pour ceux qui ne connaissent pas les faits d’armes de celle qui aime bien se comparer à une tortue, son palmarès est tout simplement exceptionnel avec huit victoires en marathon, sept deuxièmes places, trois victoires à la course du mont Washington, une cinquième place aux championnats du monde ainsi qu’une participation aux Jeux Olympiques de 1984. Elle détient également le meilleur temps féminin sur la distance du marathon au Québec et demeure l’unique canadienne à avoir remporté la prestigieuse course de Boston.

« Ben oui, je cours toujours », répond-t-elle avec une énergie intimidante du haut de ses 70 ans. « J’ai fait du dénivelé ce matin même avec un genoux un peu endommagé. Y’est pas 100 %, mais y’a besoin d’me suivre, j’ai une course au mont Washington dans deux semaines! »

Malgré le fait que Jacqueline ne parvienne plus à filer aussi rapidement qu’auparavant, elle savoure encore chaque moment passé sur le bitume et continue de se fixer des petits défis. Une passion qui ne s’est jamais éteinte et à laquelle elle s’adonne été comme hiver.

Publicité

Jacqueline peut se vanter d’avoir déchiré le ruban d’une vie marquée de moments forts.

Retour sur une carrière légendaire.

C’est en travaillant comme inhalothérapeute à l’Hôtel-Dieu de Montréal qu’elle fait la rencontre de son premier chum qui l’encourage à courir au parc Lafontaine afin d’arrêter de fumer. Le début d’un chapitre pour le moins inattendu pour la jeune femme qui ne s’était jamais considéré comme une athlète.

Sa trajectoire connaît toutefois une ascension fulgurante. Seulement deux ans après sa première course, elle passe de joggeuse solitaire à vedette internationale.

Publicité

Je l’encourage à sortir du sous-sol, une valise débordante de coupures de journaux et d’innombrables publications faisant l’éloge de sa foulée. Nous les parcourons ensemble, me permettant de voyager à travers sa carrière.

Après sa victoire sur l’île d’Orléans, Jacqueline accumule les chronos victorieux aux marathons d’Ottawa, de Buffalo puis celui de Montréal où elle devient la coqueluche de la foule.

Les années 80 représentent une décennie faste parsemée de grandes courses : Boston, Los Angeles et, bien sûr, Montréal, qu’elle gagne à nouveau en 1987.

Publicité

Début des années 90, elle jongle entre le Québec et l’altitude du Colorado et décide même d’y élire domicile pour gérer une boutique de plein air avec son amoureux.

Alors qu’elle se préparait avec acharnement pour se qualifier aux Jeux olympiques de 1992, elle me parle d’un entraînement en Arizona marqué par des nausées intenses. Une plaisanterie d’une coéquipière sur une possible grossesse s’est avérée être la réalité, Jacqueline est enceinte.

« Mon fils est devenu ma médaille d’or », déclare-t-elle, les yeux brillants.

Publicité

La vie d’une athlète professionnelle est marquée par des hauts et des bas. Jacqueline a également connu des déceptions et des contre-performances. Elle évoque les creux et la sagesse qu’elle a toujours essayé d’en tirer.

Elle considère avec humilité que le marathon le plus éprouvant de sa vie fut celui livré contre son propre ego, qui continue encore de lui jouer des tours. « Apprendre à être satisfaite de soi-même et à s’aimer même si on n’est plus au sommet. », déclare-t-elle.

« J’me compare à un p’tit cheval ben sauvage! J’ai pas été facile à entraîner, je dois l’avouer. En fait, j’en ai pas eu de coach. Je faisais à ma tête. J’aurais pu être plus ordonnée, mais j’avais pas envie de me faire dire quoi faire », admet-elle avec un soupçon de regret en pensant qu’elle aurait pu améliorer son temps sous la barre des 2 heures et 25 minutes.

Publicité

Jacqueline, qui anime encore des ateliers de course, m’explique qu’elle croit fermement en l’adage selon lequel il faut courir lentement pour courir vite. Elle cite en exemple Eliud Kipchoge et son volume hebdomadaire. « On a tendance aujourd’hui à croire qu’il faut toujours aller vite alors que la vérité est que tout le monde finit par se blesser. La vitesse tue! », aime-t-elle répéter.

Elle souligne l’importance de se préparer mentalement pour une course à l’intérieur de soi. Les gens oublient parfois la beauté presque tragique de l’entraînement sur de longs parcours.

Publicité

En plus d’être entraîneuse et conférencière, Jacqueline gagne sa vie comme massothérapeute. « On me décrit comme une massothérapeute très persévérante, coriace même. Un corps, pour moi, c’est comme un marathon. On va le trouver le bobo et tu vas bien dormir après. Mais si t’es moumoune, viens pas voir Jacqueline! », lance la membre du Temple de la renommée de l’athlétisme canadien.

Elle apprécie la simplicité de sa vie actuelle et rappelle qu’au niveau de la pension, la course à pied n’est pas comparable au faste du monde du hockey. « Je n’ai même pas eu de bourse pour ma victoire à Boston. C’était vraiment une autre époque! Je courais parce que j’aimais ça », ajoute Jacqueline.La gagnante de la dernière édition, elle, est repartie avec la coquette somme de 150 000 $.

Elle partage avec moi ses philosophies de vie, l’importance de mettre la lumière sur l’obscurité. À travers le yin et le yang que Jacqueline évoque avec une touche assumée d’ésotérisme, on devine son intérêt pour les médecines orientales et les traditions bouddhistes.

Publicité

Reconnaissante d’avoir été épargnée par de graves blessures tout au long de sa vie, elle exprime sa gratitude envers son corps, qu’elle considère comme étant un allié parfait pour cette longue carrière éreintante.

Jacqueline n’a pas d’opinion sur le dopage, car cela était loin de ses préoccupations pendant sa carrière. Elle préfère plutôt rebondir sur le sujet de ses souliers actuels qui sont équipés d’une plaque en carbone, si loin des modèles tout simples avec lesquels elle courait autrefois.

« C’est dommage que le sport soit devenu si axé sur le matériel avec des marques et des modèles coûteux. La course à pied devrait rester accessible à tous, sans qu’il y ait de disparités dues aux budgets de chacun », évoque-t-elle au sujet d’un temps où les Nike Air Zoom Alphafly NEXT% à 400 dollars n’existaient pas. « On courait avec des souliers assez ordinaires, mais on courait avec passion, le cœur et les jambes entraînées. »

Durant ses performances, elle ne consommait pas de gels ou de Gatorade, mais préférait du Coca-Cola décarbonisé. « Ça fonctionnait bien pour moi! Même que j’ai gagné Boston sur l’eau! »

Publicité

Son parcours l’a amenée à voyager à travers le monde : New York, Londres, Helsinki. Une véritable aventure pour la jeune femme originaire d’une famille modeste d’agriculteurs de pommes de terre des Laurentides.

« J’ai vraiment admiré les Japonais que j’ai rencontrés à Tokyo. Ce sont des gens loyaux et polis qui savent apprécier le spectacle. Une anecdote qui me vient à l’esprit, c’est lorsque j’ai perdu mon portefeuille avant la course. Heureusement, un homme l’a trouvé dans la rue et l’a remis à son employeur. Ils ont ensuite retrouvé mon hôtel et organisé une conférence de presse avec des photos, et tout cela a été publié dans le journal local. C’était incroyable, car tout au long du parcours, les spectateurs criaient mon nom : “Gareau-San! Gareau-San!”, j’étais devenue une véritable célébrité! »

Publicité

En 1983, Jacqueline Gareau franchit la ligne d’arrivée du marathon de Boston en 2 h 29 min et 27 s, puis à Houston, au Texas, en 1985, en 2 h 29 min 32 s. En descendant sous la barre des 2 heures et 30 minutes, elle réalise un exploit qui n’a jamais été égalé depuis par une coureuse québécoise, et ce, malgré l’explosion qu’a connu le sport au cours des dernières années.

« Ça va arriver! Elles ne sont pas loin! Je vais être la première à applaudir celle qui me battra, mais c’est pas encore arrivé alors je le savoure toujours! », affirme-t-elle tout sourire.

Publicité

En visitant la salle de massothérapie de Jacqueline Gareau, on découvre une salle des trophées où les médailles débordent de partout. Il y a une petite place réservée à sa victoire au marathon de Boston, la course la plus mythique du monde, en 1980.

Tôt ou tard, il fallait en parler.

Une victoire très particulière, car entachée par la tricherie d’une concurrente qui lui a volé l’euphorie de la première place avant d’être disqualifiée.

Rosie Ruiz, une coureuse amateur relativement inconnue à l’époque, a franchi la ligne d’arrivée en première place avec un temps exceptionnellement rapide de 2 h 31 min et 56 s.

Cependant, des doutes ont rapidement surgi quant à la légitimité de sa victoire. Plusieurs témoins ont remarqué que Ruiz ne semblait pas fatiguée et n’avait montré aucun signe de transpiration après avoir terminé la course.

Publicité

Des investigations ont alors révélé que Ruiz avait triché en sautant une grande partie du parcours. Elle était apparue près de la ligne d’arrivée vers la fin de la course en réussissant à se faufiler dans le groupe de coureurs pour franchir la ligne. Elle avait également reçu l’aide d’autres spectateurs qui l’avaient encouragée et facilité sa fuite après la course.

Rosie Ruiz a été disqualifiée par la suite et la victoire officielle du marathon de Boston a été attribuée à Jacqueline.

L’incident, qui a suscité l’indignation et l’étonnement dans le monde de la course à pied, est souvent cité comme l’un des cas les plus célèbres de tricherie dans l’histoire du sport.

Pour se faire pardonner par l’organisation, elle mentionne avoir eu droit à une grande cérémonie une semaine plus tard et à quelques privilèges, tels qu’une balade en Rolls Royce et une suite luxueuse à l’hôtel offerte en personne par le gouverneur du Massachusetts.

Publicité

Jacqueline revient sur son dernier marathon couru justement à Boston en 2010, avec un chrono presque identique à son tout premier. « Une belle façon pour moi de boucler la boucle, mais des fois, je dis à mon chum que je pourrais en faire un petit dernier! Une vie à haut niveau, c’est parfois dur d’en descendre. »

Elle évoque l’excitation de l’adrénaline au moment du départ. « J’ai hâte de faire la petite chèvre au mont Washington. C’est ma course préférée! J’vais essayer d’aller chercher un record de parcours en fonction de mon âge et si y’a un p’tit prix, tant mieux, ça va payer le gaz! », s’esclaffe la septuagénaire.

Publicité

En la quittant, elle m’indique qu’elle s’en va au lac avec sa combinaison pour faire un peu de nage. « L’eau commence à se réchauffer ! », lance-t-elle en fermant la porte.

Jacqueline, une force de la nature.

Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!
À consulter aussi