Germain Barre

Instagram, la nouvelle plaie de l’environnement ?

Instagram, c’est bien, sauf quand on l’utilise comme un cave.

Vous savez ce que je déteste le plus en vacances? Débarquer dans un lieu envahi par des dizaines de personnes armées de leur perche à selfie et de leur sourire Colgate. Prêts à faire deux heures de file pour une photo au sommet d’une montagne néo-zélandaise. Je digère aussi mal ces hordes de zombies, connectés en intraveineuse sur leur compte Instagram, qu’un sandwich au baloney passé de date. Autant vous dire que je n’aime plus beaucoup mes vacances.

Rendu là, il faut que je vous avoue que je ne m’aime pas beaucoup non plus; moi aussi, je visite ces endroits et moi aussi, j’y laisse mon empreinte sur l’environnement en plus j’utilise de temps à autre Insta. La différence, c’est peut-être que je ne voyage pas forcément en pensant Instagram, le doigt sur mon cell. Et n’en déplaise aux storymakers qui me lisent, ça semble être devenu un nouveau critère pour choisir sa destination voyage. Enfin en tout cas selon une récente étude de Booking.com.

Alors forcément les lieux préservés du tourisme se font de plus en plus rares. Une photo postée par un touriste ou un influenceur suivi par des milliers de personnes et c’est la fin de votre petit paradis. Des lieux dénaturés par Instagram il y en a la pelle (comme Tchernobyl, par exemple), parce que les réseaux sociaux alimentent de nouveaux flux touristiques. Alors un petit conseil si vous découvrez le spot parfait : laissez votre téléphone dans votre poche. Et si c’est plus fort que vous, oubliez simplement l’option de géolocalisation.

Fuck la flore

Mais le pire, ce n’est même pas de voir tous ses lieux intimistes envahis de ces Instatouristes. Le pire c’est l’impact dramatique qu’ils peuvent avoir sur les écosystèmes des lieux qu’ils piétinent. L’exemple le plus marquant c’est celui du Parc national du Lac Elsinor, en Californie. Après les importantes pluies de l’hiver et les températures clémentes du printemps dernier, des milliers de coquelicots ont recouvert la vallée. C’est beau, c’est fleuri, c’est orange et c’est surtout très Instagramable. La suite n’est pas compliquée à deviner.

C’est Steve Manos, le maire de Lake Elsinor qui la raconte au New York Times : « une poignée d’influenceurs sont venus profiter de ce phénomène incroyable. Et d’un coup il y a eu une explosion d’intérêt pour le site, de plus en plus de visiteurs ont débarqué ». Résultat : la fin de semaine de la Saint-Patrick, près de 10 000 personnes ont switché leurs pintes de Guinness pour une orgie photographique de coquelicots. Le temps de se prendre en photo affalés au milieu des fleurs ou un bouquet à la main. « Nous n’étions clairement pas prêts pour une telle affluence », ajoute Steve Manos. Pour protéger le site, la petite ville a bien tenté de prendre certaines mesures, notamment en bloquant l’accès au sentier principal pour se rendre dans les champs en fleur. Mais les visiteurs ont trouvé d’autres chemins pour s’y rendre, abîmant du même coup encore un peu plus cet écosystème si fragile.

Toujours en Californie, ce sont les arbres du parc national Joshua Tree, dans le désert du Mojave, qui paient également plein pot le prix des nombreux inconscients qui les escaladent pour se poser tels des pigeons sur leurs branches. Une pratique nuisible au développement de ces arbres fragiles.

Vous voulez un exemple plus local ? Direction la campagne ontarienne. Les Bogle, c’est une famille d’agriculteurs bien tranquille qui voulait juste se mettre un peu plus de sous de côté. L’été dernier, ils ouvrent leurs champs où fleurissent des millions de tournesols au grand public, pour 7,50 dollars par personne. Seulement voilà, bis repetita, les tournesols deviennent viraux et au bout de quelques jours, c’est une troupe de milliers de visiteurs qui déboulent dans les champs. Devant cette marée humaine, les Bogle font marche arrière et interdisent l’accès à leurs champs. Mais le mal est fait. Panneau d’interdiction, appel à la police, traque de toute personne armée d’un téléphone intelligent, rien n’y fait.

Fuck la faune

Et puis bon, il ne faut pas oublier non plus nos petits potes les animaux. Parce que les selfies #Koala #BabyTiger #animalselfie #elephant #dolphin, ça devient tellement banal que l’on en vient presque à trouver ça normal. À ce niveau-là, la palme d’or de la stupidité revient sûrement à des plagistes argentins. Ceux-ci ont trouvé un dauphin franciscain échoué sur la côte, alors bien sûr ils le sortent de l’eau et se le passent de mains en mains, le temps prendre quelques photos et de le rebalancer illico d’où il vient. Heureusement pour lui, le dauphin avait déjà passé l’arme à gauche quand il a été ramassé.

« Si la vidéo est une capture de la vie quotidienne avec un animal, cela n’ôte rien à l’animal. Par contre, s’il y a effectivement mise en scène et que l’animal est enrôlé dans une représentation de soi anthropomorphique ou qui ne lui plaît pas, c’est beaucoup moins légitime ».

Alors depuis quelques années, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme et alertent les touristes sur l’effet dévastateur des selfies avec des animaux, exotiques principalement. D’abord parce que poser sa grosse pomme à côté de celle d’un animal n’est pas du tout naturel pour ce dernier. C’est ce qu’explique Jocelyne Porcher, sociologue et zootechnicienne française au site Atlantico : « Si la vidéo est une capture de la vie quotidienne avec un animal, cela n’ôte rien à l’animal. Par contre, s’il y a effectivement mise en scène et que l’animal est enrôlé dans une représentation de soi anthropomorphique ou qui ne lui plaît pas, c’est beaucoup moins légitime ».

Imposer un comportement humain à un animal (poser, ne pas bouger) peut le stresser et le pousser à réagir violemment.

Instagram contre-attaque

Depuis plusieurs associations de défense des animaux, dont l’ONG World Animal Protection sont montées au créneau pour dénoncer ces pratiques. Résultat : Instagram met maintenant en garde ses utilisateurs dès qu’ils lancent une recherche avec un hashtag qui vise les animaux. Par exemple si vous recherchez #monkeyselfie vous tomberez sur ce message : « Vous recherchez un hashtag qui pourrait être associé à des comportements nuisibles pour les animaux ».

Si vous recherchez #monkeyselfie vous tomberez sur ce message : « Vous recherchez un hashtag qui pourrait être associé à des comportements nuisibles pour les animaux ».

Enfin, il faut aussi que j’admette que tout n’est pas noir sur Instagram. Bien que le réseau social soit à l’origine de nombreuses dérives, certains tentent également de corriger le tir, d’utiliser le réseau social comme un porte-voix en faveur de la protection de la nature. Reste qu’il nous appartient à tous d’arrêter de faire les caves sur Instagram. Et de réfléchir un peu avant de sortir le téléphone intelligent.

La nature vous dira merci.

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