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Infiltration à… Polytechnique Montréal

Incursion dans une classe des génies de ce monde.

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La première fois que j’ai été exposé au monde de l’ingénierie, je devais avoir trois ou quatre ans. Alors que je m’affairais à une activité fort simple, soit celle d’assembler des blocs LEGO en une tour, je m’imaginais promis à un brillant avenir en développement aérospatial ou encore en supervision de grands chantiers civils.

Je ne pourrais cerner clairement les éléments qui sont venus porter entrave à ce chemin tout tracé, mais une chose est certaine, c’est que j’ai échappé à mon destin. Curieux de savoir à quoi aurait pu ressembler mon parcours universitaire si je m’étais un peu moins forcé en art dramatique et un peu plus en math, je suis allé infiltrer un cours de génie à Polytechnique Montréal, histoire d’envisager un possible changement de carrière.

ROUGE, ORANGE, VERT, BLEU

J’arrive sur le campus de l’Université de Montréal et je peine à trouver mon chemin vers la Poly. De un, parce que je ne sais absolument pas à quoi ressemble le bâtiment, et de deux, parce que je me suis embarré dehors, qu’il fait -30 et qu’il n’y a plus d’indications pour me diriger. Grâce à mon sens inouï de la débrouillardise ainsi qu’à mon wifi de l’UQAM qui embarque automatiquement sur le terrain de l’UdeM (le réseau internet Eduroam ne cesse de m’impressionner), je me retrouve dans la grande salle du pavillon Lassonde.

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Quand on entre, ce qui saute aux yeux en premier est la couleur : les corridors rouges, orange, verts et bleus donnent le ton à l’architecture incroyable de l’espace, symbolisant respectivement le magma, la terre, le végétal et le ciel. D’immenses fenêtres surplombent des groupes d’étudiant.e.s travaillant entouré.e.s d’engins exposés dont la conception a semblé tout aussi pénible qu’assister à une manifestation de camionneurs antivax à Ottawa. Pour l’instant, la Poly n’a rien à envier aux jolies briques brunes de mon UQAM natale.

CAMOUFLAGE

10 h 30. Quelques boys se saluent en allant s’asseoir alors que le prof annonce le début de son cours. Je commence à angoisser légèrement quand je réalise que nous ne serons pas plus de 25 personnes dans la pièce. Moi qui pensais me fondre dans la masse, je me sens trahi par ma casquette rouge, mon sac à dos rose et mon polar vert – on repassera sur la notion de camouflage.

Moi qui pensais me fondre dans la masse, je me sens trahi par ma casquette rouge, mon sac à dos rose et mon polar vert – on repassera sur la notion de camouflage.

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La plug qui m’aide à m’infiltrer, appelons-le Jerry pour préserver son anonymat, m’informe en fait que je n’ai pas besoin de m’inquiéter : la classe est composée de gens en génie mécanique ainsi qu’en aérospatiale et les groupes ne se connaissent pas nécessairement. Dieu soit loué, je n’aurai pas à éviter systématiquement le regard de tous mes nouveaux camarades.

GRENOUILLAGE

Cela fait à présent presque trente minutes que le cours est entamé et jusqu’à maintenant, c’est très divertissant. Nous avons visionné une vidéo How it’s made sur les kayaks, j’ai ajouté les mots « rotomoulage » ainsi que « polymer » à mon vocabulaire et il semble y avoir une confusion autour du terme « grenaillage », que le professeur ne cesse de prononcer et d’écrire « grenouillage ».

L’un est un procédé qui sert à décaper avec des billes une surface de métal alors que l’autre pourrait probablement s’employer afin de décrire quelqu’un qui ferait le bacon par terre tout en croassant, comme dans la phrase : « Sacré Achille, il grenouille partout dans mon appartement! » Mon prof ne connaît peut-être pas la différence entre ces deux termes et je ne lui en tiendrai pas rigueur. Je prévois lui glisser un mot à la pause. Entre génies, on s’épaule.

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C’EST RELAX…?

De retour de la pause, le cours reprend de plus belle et j’observe maintenant plusieurs plans d’objets à l’écran. Ce cours de mécanique commence à ressembler à l’un de mes cours de sciences au secondaire, où nous devions bâtir une cabane d’oiseaux à partir de nos propres dessins. Alors que j’ai une pensée pour tous ces pauvres oiseaux qui sont venus mourir dans ces morceaux de bois pleins de clous et mal isolés, je remarque que l’attitude des personnes est plus relax que celles de nos amis en médecine (qui l’eût cru).

« C’est sûrement parce qu’il y a beaucoup d’entraide et de projets en équipe, même si la charge de travail est horrible », m’expliquera plus tard Zoé, une étudiante en génie chimique.

Si mon petit air parfois fendant peut en agacer quelques-un.e.s, il faut savoir que je me suis fait ramener sur terre assez vite quand une formule mathématique beaucoup trop longue pour que je considère la retranscrire ici est apparue à l’écran. Jerry m’indique que le cours auquel j’assiste est assez atypique, et que généralement, le tableau déborde de ces jolies formules. Le changement de programme, ce sera pour une autre fois.

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OÙ SONT LES FEMMES?

Je suis maintenant assis dans l’autre portion du bâtiment – le pavillon principal. On dirait que je me promène dans la salle des machines d’un vieux cégep, sauf que le concept de la déco s’étend sur presque tous les étages. Je prends un instant afin d’observer autre chose que mon environnement : les gens.

Les programmes de génie chimique, industriel et biologique sont beaucoup plus paritaires, voire majoritairement féminins

Laissez-moi vous dire qu’il y a de la testostérone au pied carré ici, puisque très peu de femmes semblent étudier entre les murs de l’institution. Où sont les femmes de Patrick Juvet joue dans ma tête, pièce au message si critiquable, mais au rythme ô combien endiablé. Plus sérieusement, où sont les femmes? La réponse, c’est Zoé qui me l’a donnée.

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Les programmes de génie chimique, industriel et biologique sont beaucoup plus paritaires, voire majoritairement féminins. L’aérospatiale et l’informatique, par contre, en sont l’exemple opposé (il y avait trois femmes pour 22 hommes dans mon cours tout à l’heure).

Zoé croit que les femmes ont peut-être tendance à se sous-estimer par rapport aux compétences nécessaires dans les programmes plus « manuels », ce qui pourrait expliquer la surreprésentation de mes nouveaux collègues masculins. Où sont les femmes joue toujours dans ma tête, mais je comprends maintenant un peu mieux la situation.

L’AUTOROUTE DE DEMAIN

Mon périple tire à sa fin. Je passe les portes principales en plantant mon regard dans celui de la sécurité, me félicitant de l’avoir solidement bernée. Plus loin, je resonge à Jerry, à Zoé et à toutes ces personnes que j’ai rencontrées aujourd’hui. Je trouve ça presque inquiétant d’imaginer que mon avenir est peut-être entre les mains de certaines d’entre elles. Ça ne me tenaille pas au point de grenouiller sur le plancher de mon appart, mais quand même.

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Au final, je ne changerai pas de carrière. Je suis assez satisfait d’avoir suivi mes cours d’art dramatique et je vis très bien avec l’idée de ne jamais pouvoir travailler chez Bombardier. Moi, je suis plus du type génie à trois souhaits qui fait de la magie avec les images et les mots. Les navettes spatiales et le futur de la société, je vais laisser ça aux autres génies, ceux et celles qui roulent déjà à cent milles à l’heure sur l’autoroute de demain. En espérant seulement qu’il y ait plus de femmes à bord.

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