Les Hornstein : l’art et la manière

On prend toujours un train, dit-on, mais parfois les destins extraordinaires se réalisent lorsqu’on en saute. Portrait de Renata et Michal Hornstein, un couple de philanthropes qui a fièrement tracé son chemin d’une Pologne envahie jusqu’au cœur de la culture québécoise.

L’usine compte quelque 300 employés. On y confectionne des chemises. Une entreprise familiale qu’il reprendra peut-être une fois ses études de commerce terminées.

Il ne le fera pas. À cause d’un Autrichien dont j’ai oublié le nom. Adolf, je crois.

Les Allemands envahissent la Pologne en 1939. L’usine est réquisitionnée et convertie. Confiée pendant un temps à un certain Oskar Schindler. Celui du film. Celui avec la liste.

Lui doit partir, s’enfuir. Sa famille perd tout. Un jeune juif en terre occupée. Un fromage dans la souricière.

Il atterrit à Budapest, où il doit dormir l’œil ouvert. Vigilant, comme tous les clandestins. Mais on l’attrape quand même. Arrêté en 1943 et entassé dans un train de marchandises avec d’autres garçons juifs et des dizaines de prisonniers russes. Un Allemand ferme la porte du wagon, mais un des Russes réussit à l’ouvrir. Ils sautent tous. Les balles sifflent partout. Les gens tombent. Il court à toutes jambes vers le boisé. Il ne le sait pas encore, mais des 70 personnes qui sautent de ce train, seulement 7 survivront. Dont lui.

Il rejoint des partisans dans une forêt de la Tchécoslovaquie, pour un temps. C’est à l’arrivée de l’Armée rouge de Russie qu’il décide de tendre vers Bratislava, où des hommes courageux lui ouvrent la porte, l’accueillent. C’est là qu’il rencontre une jeune femme.

Elle aussi avait dû se cacher, disparaître en plein ghetto de Varsovie.

Puis dans un couvent. C’est que les nazis étaient partout, brutaux et sans pitié. Elle se déplaçait en retenant son souffle, toujours à un regard ou à une parole d’être identifiée comme juive. Elle avait continué son chemin jusqu’à Budapest, chez des proches, avant de devoir partir à Bratislava, en terre slovaque. Elle y a trouvé des personnes bienveillantes. Elle y a aussi trouvé son époux.

Tous les chemins de l’art mènent à Rome

Ils se marient dans la capitale italienne, juste après la guerre. Ils deviennent les Hornstein. Lui se trouve du boulot dans le marché financier. Il s’y impose et accumule une petite fortune. Elle, en compagnie de sa tante Judith, arpente les nombreux musées de la ville. Un jour, à la Villa Borghese, elle tombe sur David portant la tête de Goliath, un tableau du peintre baroque Le Caravage. L’œuvre des œuvres. L’élément déclencheur d’une passion.

Se développe alors une véritable fascination pour les différentes écoles de peinture, surtout celles des maîtres italiens et néerlandais. Elle se met à partager sa ferveur avec son industrieux de mari, lui-même sensible à l’exquis de la chose artistique.

Doucement, l’idée d’une collection prend forme.

Des toiles et des œuvres toujours choisies ensemble, avec cœur. Par amour.

À lire en page suivante : «L’arrivée dans le Montréal des années 50.»

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Bienvenue chez nous

C’est au début des années 1950, selon les recommandations d’un ami, qu’ils débarquent à Montréal. Un Montréal d’antan, tel que décrit dans les livres d’histoire. Ville de paradoxes, scindée entre anglophones et francophones. À la fois capitale financière du Canada, influente et incontournable, et métropole à la cuisse légère, toute de cabarets vêtue – revers perverti d’une société de Grande Noirceur asphyxiée par l’autorité cléricale.

Michal décide d’y démarrer sa propre affaire et fonde la Federal Construction Limited, une entreprise immobilière spécialisée dans les appartements et les centres commerciaux. Un succès extraordinaire.

Ils deviennent de ces couples pour qui l’argent n’est plus un problème.

De quoi élargir, approfondir leur lien avec l’art.

En 1970, Michal entre au conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal. Il y fait sa place jusqu’à présider le comité d’acquisition d’art européen ancien, le dada de sa femme devenu sien. Il parcourt le globe, visite les encans et les marchands d’art. Il doit jouer du coude avec l’élite mondiale pour s’approprier certaines œuvres d’envergure, comme cette toile de Pieter Pourbus, artiste flamand du 16e siècle, dont les deux portraits d’un couple furent séparés pendant plus de 200 ans avant de voir la ténacité de Michal les réunir de nouveau.  

Au passage, Michal et Renata deviennent des incontournables du paysage philanthropique de Montréal. Des dons substantiels à l’Institut de cardiologie de Montréal, à l’Hôpital général, au CHUM, au Royal Victoria… Sans compter leurs nombreuses prouesses en éducation, que ce soit McGill, Concordia ou l’Université de Montréal. Voyez le portrait. Des priorités à la bonne place. Si un cours existait sur quoi faire avec une fortune de calibre, les Hornstein en seraient le modèle absolu. Donner en santé, en éducation et en art : le triumvirat du bien-être d’une collectivité. Un levier vers le délice.

Les Hornstein ont, de ce fait, reçu une myriade de récompenses bien méritées.

Ils forment le premier couple à avoir été nommé « Grands Montréalais ».

Michal, lui, a reçu l’Ordre du Canada et a été fait Grand Officier de l’Ordre national du Québec. La médaille d’or du citoyen. L’honneur suprême décerné par une société à ses enfants les plus dévoués, les plus généreux.

Ce qu’il y a peut-être de plus beau, et que le commun tend à oublier, c’est qu’ils ont décidé de laisser leur trace ici même, au Québec. Les fortunés ayant le loisir du déplacement, ils auraient pu quitter le navire il y a longtemps, s’exiler dans un coin doux d’Europe ou une île de la Caraïbe, et étendre leurs millions sur une autre contrée. D’autant qu’ils sont polyglottes et auraient su faire leur nid à bien des endroits. Et lorsqu’on leur demande pourquoi au Québec, Renata répond simplement que c’est parce qu’ils ont été très heureux, ici. La meilleure des réponses.  

Pied de nez au Louvre

70 œuvres au total, et 423 dessins du peintre suisse Ferdinand Hodler. Juste pour vous, Mesdames et Messieurs.

Le plus grand don jamais fait à un musée québécois. Une valeur de 100 millions de dollars.

Les grandes institutions muséales de Londres, Paris et New York s’en lèchent les babines. Et pas tellement pour la valeur monétaire que pour la rareté des œuvres elles-mêmes. Je vous lance quelques noms : Van Haarlem, Van Goyen, Beert, Met de Bles, Claude Lorrain, aussi. Vous ferez vos devoirs sur Google. Un truc inestimable.

Conséquemment, le Musée des beaux-arts de Montréal inaugurera un nouveau pavillon en novembre 2016. Le Pavillon pour la paix Renata et Michal Hornstein, qui abritera, en plus de cette impressionnante collection, le plus grand espace alloué à l’art-thérapie en Amérique du Nord. Du velours pour l’âme, rue Bishop, coin Sherbrooke. La moindre des choses, si vous voulez mon avis.

Lorsqu’on vous offre une caisse des plus grands crus, faut savoir faire un effort sur le cellier.

Boris Cyrulnik nous dirait sans doute résilience. Eux diraient peut-être bonne étoile, mais je ne leur demanderai pas. Par délicatesse. Aborder l’Holocauste exige un niveau d’intimité. Néanmoins, on ne peut que lever notre chapeau devant des gens à qui l’histoire avait proposé Auschwitz, mais qui ont su saisir le providentiel et en extraire un présent inestimable pour la collectivité.

Pour en apprendre plus sur le parcours du couple, son impressionnante collection d’oeuvres d’art et le lien secret qui unit la Pologne au Québec, écoutez le quatrième épisode des Rencontres extraordinaires!

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