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Hopper: Voyager dans le futur
« Voyager, c’est vivre », disait le poète du 19e siècle Gustave Nadaud. Autant dire que notre amour pour les couchers de soleil et la vieille pierre ne date pas d’Instagram. Le marché du tourisme doit-il pour autant rester figé dans une vieille époque? Certainement pas selon Frédéric Lalonde, cocréateur de l’application Hopper. Rencontre avec celui qui envoie en l’air 20 millions de clients et s’apprête à révolutionner toute l’industrie du voyage.
Trouver un prix abordable, à la bonne date et pour la bonne destination, ce n’est pas simple. Y arriver avant que nos données personnelles nous trahissent et que les sites de voyages gonflent le prix de notre billet, c’est du sport. Et tout ça, c’est aussi beaucoup de stress.
Pas étonnant que quelque 20 millions de personnes aient téléchargé l’application Hopper, celle-là même qui vous trouve le meilleur moment pour acheter des billets d’avion au meilleur tarif. Non seulement l’application vous déniche les prix les plus attrayants du marché, mais elle surveille leur fluctuation. Vous voulez le meilleur deal pour un vol Montréal-Rome? Plus obligé de sonder les tréfonds d’internet pour arriver à vos fins. Vous n’avez qu’à demander au petit lapin d’Hopper. Il vous enverra une alerte lorsque le prix chutera.
Trop peu de personnes le savent, mais le cofondateur de Hopper est Québécois. Frédéric Lalonde est un gars qui bouscule les idées établies et qui change les façons de faire, ce qui ne laisse personne indifférent. Surtout pas les gens de son milieu. Parlez-en à Awane Jones, cofondateur de Phenomena, entreprise montréalaise de réalité virtuelle. Ou à L.-P. Maurice, cofondateur de la compagnie québécoise Busbud, un système d’achats de billets d’autobus pour les particuliers. Les deux vous le diront : le succès de Frédéric Lalonde est une source d’inspiration, un défi qui les motive à redéfinir les limites de leur propre entreprise.
LA VIE AVANT HOPPER
« Je fais partie de la toute première génération exposée à l’informatique, rappelle Frédéric Lalonde. Le premier ordinateur conçu par Steve Jobs, avant même le Macintosh et le Apple 2, on l’avait chez nous. » Le jeune geek a toujours été un trippeux de technologie. À 14 ans, il s’amusait à désassembler la protection des jeux vidéo pour les copier sur des disquettes et les vendre à ses amis. Quand internet est arrivé au milieu des années 1990, il était le dernier surpris. Il communiquait déjà avec des amis en Californie depuis plusieurs mois, à l’aide de modems.
À 19 ans, il lâchait l’école après une année de cégep pour cofonder une des premières entreprises de création de sites web au Québec. De fil en aiguille, la compagnie en est venue à développer Newtrade, une plateforme qui connectait les systèmes de réservation d’hôtels partout dans le monde. « Ça fonctionnait comme Open Table : on pouvait se rendre à un seul endroit pour faire notre réservation, peu importe l’hôtel. »
« L’entrepreneuriat, ce n’est pas quelque chose qu’on fait. C’est quelque chose qu’on est. Tous les entrepreneurs que je connais sont comme ça. C’est comme une maladie mentale. »
« L’entrepreneuriat, ce n’est pas quelque chose qu’on fait. C’est quelque chose qu’on est. Tous les entrepreneurs que je connais sont comme ça. C’est comme une maladie mentale », m’explique Lalonde, au sujet de son parcours précoce. Cette « maladie mentale » a cependant été gage de succès puisqu’en 2002, il a vendu Newtrade (comptant alors 70 employés), au géant de l’industrie du voyage Expedia. Embauché par l’entreprise, c’est auprès de Richard Barton et Lloyd Frink qu’il a fait son apprentissage des compagnies internationales, lui permettant de prendre conscience de l’impact que pouvaient avoir ses idées à grande échelle.
C’est là qu’il mijote le projet Hopper. Peu après le départ de Barton et Frink, il quitte à son tour Expedia en 2006 et se lance. « Il n’y avait pas eu d’innovation dans le milieu du voyage depuis les années 1990. L’expérience client était la même. Les frustrations étaient les mêmes aussi. Après avoir côtoyé des gens comme Richard et Lloyd, ça me semblait fou de ne pas saisir cette occasion. »
LA NAISSANCE DE HOPPER… OU PRESQUE
Selon le cofondateur de Phenomenia, Frédéric Lalonde « est quelqu’un qui a su voir une demande pour ce qu’elle était vraiment. Certains entrepreneurs voient les choses comme ils aimeraient qu’elles soient. Alors que lui, il s’est fié aux faits, même quand ça ne l’arrangeait pas, et c’est une des raisons pour laquelle il a pu concevoir un produit aussi fort. » Le papa de Hopper est effectivement parti d’un problème et non d’une idée de produit. Il trouvait inconcevable que les gens soient laissés à eux-mêmes sur internet au moment du magasinage de leurs billets d’avion; un investissement financier, mais aussi émotionnel, considérable. Pour mieux s’en rendre compte, il suffit, selon lui, de se demander de quel achat on se souviendra sur notre lit de mort : notre assurance contre les dégâts d’eau ou notre voyage en Grèce à l’été 1998? Très bon point.
Ça lui prendra six longues années pour réussir à centraliser les données récoltées par les compagnies lors de l’achat des billets d’avion par les clients et à prévoir la fluctuation des prix. À l’époque, il n’existait aucune structure de travail pour le traitement de données à une telle échelle (mieux connues sous le nom de mégadonnées). Avec leurs moyens limités, et ne sachant pas trop à quoi la solution allait ressembler, Frédéric Lalonde et ses partenaires ont d’abord monté eux-mêmes, dans un loft du Mile-End, leur premier centre de données avec des pièces d’ordinateurs importées de Chine, des plaques de plexiglas et des racks IKEA. Grâce à leur « bricolage », ils ne déboursent que 50 000 $, au lieu des 2 ou 3 millions nécessaires s’ils avaient approché une entreprise extérieure.
« La patience et la persévérance de Frédéric Lalonde sont en partie responsables de son immense succès aujourd’hui. Il a une vision à long terme que les autres n’ont simplement pas. »
– L-P Maurice
Mais ce n’était là qu’une partie du casse-tête. Une fois leur centre de données créé, il fallait encore obtenir les précieuses données d’achats de billets d’avion. Celles-ci appartiennent à des sociétés, indépendantes des compagnies d’aviation, qui avaient comme problème commun de ne pas avoir beaucoup d’occasions de croissance. Après un an de visites, de présentations PowerPoint et de négociations serrées, c’est un monsieur nommé Sean Arena, de la compagnie texane de traitement de données Sabre, qui a décidé de confier ses précieux renseignements à Hopper. C’était la percée que Frédéric Lalonde attendait. Les autres sociétés ont rapidement suivi. « Beaucoup d’entrepreneurs auraient baissé les bras devant un tel défi et auraient misé sur des projets moins risqués, mais ce qui intéressait Frédéric Lalonde, c’était de démêler ce foutoir de données. Il a placé la résolution de problèmes avant ses rêves », analyse Awane Jones.
Pour le L-P Maurice, cofondateur de Busbud, « la patience et la persévérance de Frédéric Lalonde sont en partie responsables de son immense succès aujourd’hui. Il a une vision à long terme que les autres n’ont simplement pas. » Car l’aventure, débutée en 2007, exigera plusieurs tests en ligne et surtout, l’aide précieuse d’investisseurs avant le lancement officiel, sept ans plus tard, d’un service comptant un site web et une application.
LE PRÉSENT ET LE FUTUR
La première mouture de Hopper ressemble beaucoup aux sites web de la concurrence. Dès 2015, la compagnie ferme donc son site et choisit de se concentrer sur le commerce mobile. Encore une fois, Frédéric Lalonde a su lire dans les feuilles de thé : à l’époque, seulement 10 % des transactions étaient faites sur téléphone. En 2017, c’était 40 %.
Fallait quand même des couilles en acier inoxydable, non? L-P Maurice est bien d’accord : « Il est toujours allé à contre-courant. Surtout dans les moments cruciaux. Il s’est lancé dans un marché dominé par d’énormes conglomérats. Il s’est lancé sur mobile alors que la plupart des fournisseurs cherchaient à développer des solutions web. C’est un véritable innovateur. »
«J’ai vu trop d’entrepreneurs développer une idée qui est une petite amélioration sur la manière dont les choses étaient déjà faites, plutôt que de bâtir quelque chose qui va casser les règles du jeu.»
Au milieu de notre conversation, je n’ai pu m’empêcher de demander audit innovateur où il avait trouvé le courage de se lancer à l’assaut de géants tels qu’Expedia et Booking.com : « Le fait d’être dans une catégorie où il y a de gros joueurs, ça prouve que le marché existe. Tu peux aller voir un investisseur et lui dire : ”Le voyage en ligne, c’est 800 milliards de dollars par année et le voyage sur mobile, 260 milliards à lui seul.” Prends par exemple Airbnb. Ils devaient, au départ, expliquer aux investisseurs que les gens allaient mettre leur maison en location. La catégorie était alors inexistante. C’est beaucoup moins difficile de travailler avec une catégorie qui existe déjà. J’ai vu trop d’entrepreneurs développer une idée qui est une petite amélioration sur la manière dont les choses étaient déjà faites, plutôt que de bâtir quelque chose qui va casser les règles du jeu. Il faut que ce soit bouleversant pour l’infrastructure en place. Si tu ne te fais pas poursuivre par la concurrence, c’est que ton idée n’est pas assez forte. » La passion est palpable dans sa voix. C’est la confiance et la détermination de quelqu’un qui est sûr de ce qu’il fait, mais qui ne tient rien pour acquis.
Bref, c’est avec des gens comme lui, tournés vers le futur et conscients de l’impact des révolutions technologiques, que l’entrepreneuriat québécois pourra se développer et resplendir à l’international. Depuis janvier dernier, Hopper est en tête des applications mobiles de voyage les plus consultées sur internet, dépassant désormais les Expedia et Booking.com de ce monde. Et ce n’est que le début pour Frédéric Lalonde.