Guindon devient roux

Ce texte est extrait du Spécial ROUX, en kiosque dès maintenant ou disponible en version PDF sur la Boutique Urbania

On a eu une idée conne. On s’est dit : « Et si on prenait un non-roux, qu’on lui teignait les cheveux en roux et qu’on l’envoyait dans la grande jungle de la vie, il pourrait nous raconter à quel point c’est horrible d’être roux? »

Évidemment, la personne toute désignée pour se faire dire qu’elle était volontaire était notre fidèle reporter Frédéric Guindon. Voici son récit.

Je ne suis pas roux. Je ne l’ai jamais été. En fait, je ne me suis même jamais teint les cheveux de quelque couleur que ce soit. Même pas en vert dans le temps où Green Day, Offspring et les chemises de garagiste avec un petit nom brodé au-dessus de la pochette à Craven A étaient à la mode.

Mais selon ce qu’on m’a appris (et je refuse toujours d’y croire), les roux ressentent de l’ostracisation, sont victimes de préjugés et leur vie n’est vraiment pas facile, surtout quand ils sont jeunes. J’en aurai le cœur net. Je vais devenir roux pendant un mois afin de tester leur supposé calvaire. Un peu comme quand le Journal de Montréal avait peinturé un de ses journalistes en Noir pour qu’il vive le racisme au quotidien, mais en moins toton.

4 janvier, 14 h : Transformation extrême

Par un pas beau vendredi après-midi, je me rends au Studio M & W situé sur la rue McGill, dans le Vieux-Montréal. En marchant, je trouve ça rigolo parce que je réalise que ça doit faire 15 ans que je ne me suis pas fait jouer dans les cheveux de façon professionnelle. À partir de l’adolescence, je me suis toujours fait couper les cheveux dans des partys pour le lol, ou par des amoureuses pour le love. Mais jamais par des personnes possédant des diplômes dans le domaine du cuir chevelu.

J’entre dans le salon, et j’ai un choc : c’est chic. Mes souvenirs de Bérangère sur le boulevard Cartier à Laval-des-Rapides sont relégués aux oubliettes. En 2013, on accueille les clients d’un salon de coiffure avec des pantoufles, une robe de chambre et une coupe de vin rouge. « Bienvenue au 21e siècle » que je me dis, et je me dirige déjà vers la chaise qu’on m’assigne pour le grand bouleversement.

Stephan W, mon coiffeur / peintre en cheveux, ne m’explique pas alors les différentes teintes que je pourrais choisir. Il m’annonce qu’il a déjà sélectionné la teinte parfaite et que ça l’amuse beaucoup de faire ça, parce que d’habitude, aucun gars ne veut volontairement devenir roux. Là, il va se payer la traite. Il ouvre son grand catalogue Prismacolor, se rend au chapitre consacré au orange et me pointe l’échantillon qui fait le plus mal aux yeux : celui de la couleur qu’avait Youppi quand les Expos sont allés le chercher au magasin des mascottes, orange fluo cône estival d’autoroute. Je ne pense pas qu’il a essayé de trouver le meilleur match avec le brun complexe de mes yeux ou le rosé délicat de mes joues. Je pense qu’il a juste pris la couleur la plus pétante parce qu’il veut qu’il m’arrive des affaires comiques. C’est correct. Il sait ce qu’il fait. Sans perdre de temps, il sort ses pinceaux et ses pots de peinture et il se met à me tartiner la tête. Et pour vrai, je trouve ça très drôle. J’ai l’impression d’avoir de la pâte à dents dans le fond de la tête. C’est froid et ça sent fort.

Mais le plus drôle, c’est quand Stephan sort ses petits pinceaux pour me faire les sourcils. « Tu vas pas me faire les sourcils » est ma question. « Oui, je vais te faire les sourcils » est sa réponse. Il me fait les sourcils.

L’opération ne dure qu’une trentaine de minutes, et ensuite, je dois attendre que la couleur imprègne mes cheveux. J’en profite pour immortaliser le moment pour les chanceux qui suivent Urbania sur Instagram. Cela devient la photo la plus likée depuis qu’on a ouvert notre compte : preuve que les roux ne sont, comme je le crois, absolument pas des victimes. Par contre, ils font d’excellentes bêtes de foire.

Après une petite séance de lavage et de séchage, je suis officiellement roux. La moitié du salon de coiffure est pliée en deux en me regardant et en me pointant du doigt. OK, j’ai peut-être surestimé la vie des roux. Je remercie tout le monde et je pars affronter le monde extérieur. Ma collègue Joanie me tient la porte pour sortir. Je m’élance sur le trottoir, la tête haute, fier comme un paon, et la PREMIÈRE personne que je croise part à rire en me voyant.

Ça va être un mois d’enfer.

4 janvier, 16 h : Boulot, métro, dodo, calvaire

Après une halte routière au bureau où mes collègues deviennent les deuxièmes, troisièmes, quatrièmes, etc. personnes à s’esclaffer en me voyant, je vais affronter le monde réel une fois de plus. Je prends le métro pour la première fois avec ma nouvelle tête. À ce stade-ci, je me pose la question : « Ai-je réellement l’air d’un roux ou ai-je plutôt l’air d’un crisse de tapon qui a l’intention de se déguiser en Ronald McDonald en fin de semaine? » Je ne suis pas encore assez expérimenté en rousseur pour établir un diagnostic fiable, mais je sais que je suis clairement le centre d’attraction pour Grosse Douceur et Pique-Burger, bien évachés dans le coin du wagon. Je peux vivre avec ça…

En entrant chez moi, mon petit chien, qui a l’habitude de me sauter dessus à mon arrivée, ne modifie pas son comportement, à mon grand bonheur. Il me reconnaît et ne semble nullement importuné par mon cap orangé. Le contraire m’aurait chagriné. C’est donc dire que jusqu’à maintenant, les humains se sont moqués de moi à plusieurs reprises, mais les animaux ont continué de m’aimer malgré ma différence. Brave bête.

J’ai hâte de parader devant mon amoureuse, la douce madame Guindon, mais elle travaille tard et ce n’est que le lendemain matin, en me réveillant, que j’ai droit à ses premières douces impressions :

« AAAHHH! Y a un roux dans mon lit! Pis, CALVAIRE! Y t’ont même fait les sourcils! »

Ma femme est quasi traumatisée. Je lui demande si elle aime ça (je suis naïf de même). Elle me dit que non. Deux morceaux de robot pour l’honnêteté. J’envisage un gros mois d’enfer.

Mais une fois la surprise passée chez les gens que je côtoie chaque jour, et qui me connaissent, et qui savent que d’habitude j’ai les cheveux bruns, je peux passer aux choses sérieuses, c’est-à-dire vérifier le seuil de tolérance du commun des mortels envers les roux.

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