Une grossesse normale

Chu dans une passe fatiguée. Fatiguée au point où j’écris chu au lieu de jesuis. C’est moins long, trois lettres de moins ça compte quand t’as le trou d’cul en dessous du bras. Chu pas en dépression, je n’ai juste plus envie de me forcer et parfois même de me lever.

On me dit : “Oui Mélanie, c’est normal.”

Je me suis fait avertir par le vidangeur parce que je ne mettais pas mes sacs d’ordures du même côté que mon voisin. “Madame, vous pourriez au moins coller vos poubelles pour m’éviter un stop!” J’y ai fait un finger, je n’avais pas la force de faire autre chose.

Ma mère m’a dit : “Oui ma douce, c’est normal.

Je suis allée à la pharmacie pour acheter un boost d’oméga-3 et lorsque j’ai mis la main sur un vernis à ongles mal vissé, mes jeans ont écopé du dégât explosif. Une commis dans l’allée m’a dit : “Va voir la fille aux cosmétiques, elle a peut-être des essuie-tout.”

Je suis restée bouche bée.

Quand je travaillais au service à clientèle, j’aurais couru jusqu’à la salle des employés pour aller chercher un linge humide. J’imagine que c’était plus pressant d’aligner des limes à ongles que d’aider un humain.

En allant voir la cosméticienne, j’ai croisé Nathalie : “Oh mon Dieu madame! Vous avez les jeans pleins de cutex! Bougez pas, j’vas aller vous chercher une guenille mouillée.” Nathalie travaille à la pharmacie depuis plusieurs années et vit avec le syndrome de Down depuis sa naissance. Sa paire de chromosomes 21 a une anomalie surnuméraire qui la rend différente des autres commis : ultra gentille, I guess.

Avant de sortir du commerce, l’hystérie s’est emparée de moi. Les bras dans les airs, sans même que je réalise ce qui se passait, j’ai crié que des jeans peinturés flower power ce n’était plus à la mode et j’ai parsemé ma crise de quelques mots bibliques. J’ai félicité Nathalie pour sa compassion entre deux-trois grognements et le gérant m’a donné une carte-cadeau pour que je ferme ma gueule.

J’ai raconté l’incident à une amie, elle m’a dit : “Hahahahah! Oui Mélanie, ça aussi c’est normal.”

Même le sexe me fatigue. J’ai dit à mon chum vers 20 heures entre deux mordillages de lobe d’oreille : “On le fait-tu maintenant? Parce que dans deux heures ça me tentera pu pis ça me tente pas de me forcer.”

Il m’a dit : “Oui babe, c’est normal.

La Terre est peuplée de gens qui ne se forcent jamais. Ils ont l’air d’imbéciles heureux. Ça fait deux mois que j’ai envie d’être un de ceux-là ou du moins, de vivre dans leur corps pour quelques jours.

Un homme dans mon quartier passe ses journées à socialiser à la sortie du dépanneur entre deux gorgées du contenu de son sac en papier brun; je veux être ce monsieur là, mais avec plus de dents. Il a le bonheur facile. Je le sais parce qu’il m’a déjà dit : “J’ai le bonheur facile moi, m’dame.” Sincèrement je n’y crois pas, mais lui, il a l’air de se croire alors être dans son corps, j’imagine que j’y croirais.

J’étais à deux doigts de lui proposer une expérience scientifique pour tenter d’échanger nos corps tellement j’étais à boutte, mais ce matin j’ai enfin atteint la barre des trois mois de grossesse. J’ai terminé le premier trimestre pour entamer le deuxième.

À trois mois et un jour, l’envie de me foutre de la planète entière est disparue magiquement, la fatigue s’est évaporée en même temps que je buvais mon café et j’ai eu envie du pénis à mon chum une bonne partie de la journée. Je suis redevenue moi-même. Le bonheur est à nouveau facile et j’ai senti le réveil de la force.

Elle est puissante la force, elle grandit en moi la force, même que je vais bientôt la sentir me donner des mini coups de pieds.

Je songe à aller m’acheter un sabre laser et appeler mon enfant BB8, mais mon chum m’a dit : “ÇA babe, ça serait pas normal.

Pour lire un autre texte de Mélanie Couture : “J’ai pas le temps, il faut que je sois belle”

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