méta-texte et gros party avec les Dead Obies

Me semble que souvent, depuis trois ans, j’t’ai écrit que la vie, elle vient avec son pas doux, son pas fun, son hard. C’est pas faux. La vie suce avec les dents, ça aussi je l’ai dit. Mais y’a pas juste ça.
Une chance, on va se marteler.
Y’a du beau auquel carburer, dans lequel se pitcher. Parfois faut le chercher, d’autres fois, il nous tombe dessus. Je suis du type à y être sensible, à le vouloir, à le collectionner, le beau, pour ces moments où je pourrais oublier qu’il existe. Ça toujours finit par être le moyen de ma colère, de ma révolte, contre le ark ambiant. Trouver des raisons de sourire. M’en gaver. En parler parce que ce qui fait battre le cœur un peu plus fort, il faut que ça se propage.

La semaine dernière, ça m’en prenait des raisons de sourire. J’en ai trouvées.

Je suis allée voir un spectacle de Dave St-Pierre devant lequel j’ai pleuré de sublime parce qu’on m’y montrait, pendant quelques instants, le refus de la mort, le goût de redonner la vie. Juste avec deux corps. J’ai entamé la lecture aussi de Quelque chose en moi choisit le coup de poing de Mathieu Leroux. Le livre est beau, en lui-même, les mots tout autant.

Et je suis allée voir Dead Obies parce que c’est ce que j’écoute avec le volume le plus fort dans mon char et ma cuisine, depuis la sortie de leur dernier album, Gesamtkunstwerk. Même les p’tits les réclament. Ça enterre toute. La tête hoche d’elle-même. C’est plein. Ton souffle, tu le reprends pas. L’espace est rempli. T’es juste pitché d’un bord pis de l’autre, porté.
Leur show fait la même job. Un moment d’emportement. Il y a du contagieux dans leur joie d’être sur scène, dans leur plaisir d’être ensemble et avec la foule. Et au Boquébière, à Sherbrooke, la foule est proche, voire parfois sur le stage. Et là, la foule, elle était bien tassée, bien sautante. Y faisait chaud, la bière était bonne. Après, ils ont eu le généreux de rester un long moment, de papoter avec les gens.

Ce généreux, Yes Mccan, l’a aussi eu en entrevue. J’avais un concept court, mais au travers de considérations sur la musique, le groupe, l’art, on a fait des parenthèses sur les livres et la philosophie.

On a parlé franglais. Évidemment. La question m’interpelle. Le pourquoi de son usage chez autrui, aussi. Pour eux, ç’a été un sujet de critiques, de jugements, de virulence. Yes Mccan insiste : c’est un outil, pas une langue, et ils en sont conscients. Ils ne sont pas les premiers à l’employer, sans doute pas les derniers. Il cite d’emblée, à l’amorce du sujet, The Roots : “Yo, ain’t it strange how the newspapers play with the language/I’m deprogrammin y’all with uncut slang shit”.

Le franglais comme une cassure du langage ordinaire, du langage qui roule sans rencontrer de frein. Faire “un pied de nez aux institutions”, “déprogrammer”, se rebeller dans et avec le comment des mots. Mais trouver aussi, dans le processus même de l’écriture, une richesse dans la capacité de passer d’une langue à l’autre, un dire plus élargi. Un dire qui nourrit le texte sans amputer l’interlocuteur de ce qui doit être compris, saisi. Au cœur de l’usage, donc, un souci de ce qui sert la phrase, la mesure, la sonorité, l’expression des idées. Adapter le langage aux impératifs de la forme, celle du rap se compte à coup de “temps”.

Et cette manière assumée de le faire se comprend peut-être par cette exigence d’une liberté totale dans la création. Dans le propos, dans les moyens. Au fait que, selon lui, “le devoir, ça existe pas en art”, il colle ces mots de Burroughs : “The word ‘should’ should never arise. There is no such concept of ‘should’ with regard to art.”

Créer, c’est trouver quelque chose, errer dans l’abstraction, introduire de la nouveauté, ne pas se soumettre “à ce que les gens veulent entendre”.

Il doit donc y avoir une liberté dans le dire et dans la manière. Ne pas se contraindre, certes, mais être conscient nécessairement qu’après l’usage de sa liberté, il y aura celui des autres de critiquer, de refuser, de rejeter. Et, pour Yes Mccan, tout juste à côté de cette sphère close de l’art réside celle de l’espace public, des médias, des tribunes qui accordent un lieu de parole qu’il faut investir, selon lui, pour là, y faire passer des messages. La responsabilité, elle est là.

Mais au départ, Dead Obies, c’est “essentiellement de la musique, on s’amuse, pis on espère que ça va te faire du bien”. Il n’y a pas de “mission autre que de faire de la bonne musique”. Le groupe crée ensemble, se critique, s’alimente. Il souligne que le fondement de sa création est “dans le silence et l’ennui”, qu’il est aussi la résultante de ses lectures, d’un attachement aux idées. Il a d’ailleurs quitté Facebook parce que l’hyperconnectivité, la nécessité de se prononcer sur tout, tout le temps l’épuisait et il mentionne que ça fait “du bien d’avoir une absence de signal”.

Bref. Il y avait ben de l’agrément dans cette rencontre qui s’est terminée un peu avant le show. On a clos la discussion en parlant de Camus et après qu’il ait dit ceci :

“J’ai plus d’affinités avec Foucault que Nietzsche [mais ajoute don’ aussi] et j’ai plus d’affinités avec Cam’ron qu’Immortal Technique”.

*
J’ai hoché de la tête pis du body fort, après, en chantant tout aussi fort parce que personne pouvait entendre ma non-voix. Et je te laisse sur ces mots bien à propos de la pièce “Do 2 Get” :

“Life’s a bitch, mais est belle quand t’insiste”. Insistons.

Pour lire le texte qui raconte la fois où Yes McCan a passé la Saint-Jean-Baptiste avec Justin Trudeau, c’est ICI.

Professeure de philosophie, cœur le kitsch et les années 80, essaie de faire du quelqu'un de sa progéniture. Déteste les demandes à l'Univers.

Du même auteur