.jpg.webp)
Impossible d’analyser le bras de fer entre le Front commun et le gouvernement sans s’attarder à l’importance symbolique accordée aux métiers traditionnellement faits par les femmes.
Dans le coin gauche, nous avons le gouvernement Legault, dirigé par un homme décrit pendant la pandémie comme le père de famille de la nation, à qui on reproche souvent son côté paternaliste. De l’autre, nous avons un front commun de syndicats dont les membres sont majoritairement des femmes (l’enseignement est assuré par 70% de femmes et les soins de santé et d’assistance sociale, par plus de 80%).
Nombreux sont les analystes, chroniqueurs et commentateurs qui ont attribué au sexisme la différence entre les maigres augmentations de salaire promises à ces métiers et celles promises aux forces de l’ordre et aux députés.
« Ces disparités dans les augmentations salariales ne sont pas le fruit du hasard, mais une démonstration concrète de la dévalorisation et de la dépréciation constante du travail des femmes et particulièrement celui des femmes racisées, qui sont surreprésentées dans ces milieux », écrivait Sylvie St-Amand, présidente de la Fédération des femmes du Québec dans le Devoir.
« Tous les métiers de soin sont méprisés, il y a de la condescendance», remarque Marilou Fuller, directrice générale de l’OBNL Ma place au travail, avec qui je me suis entretenue. «Il y a encore tellement de biais inconscients par rapport à la place des mères et des femmes[dans le milieu professionnel]. »
Une observation qui va de pair avec une critique formulée depuis longtemps par plusieurs militant.e.s qui déplorent la dévalorisation par la classe politique des métiers tels qu’enseignante et infirmière, traditionnellement effectués par des femmes. Classe politique elle-même majoritairement composée d’hommes.
Simple hasard? Laissez-nous en douter.
Enseignante en grève et maman, Audrey-Anne perçoit elle aussi une bonne dose de condescendance dans les discours actuels du gouvernement et une volonté de remettre les femmes à leur place, soit auprès de leurs enfants.
« De nous culpabiliser par rapport [au temps d’école manqué par les ] enfants… ce chantage-là, c’est parce qu’on est des femmes », s’insurge-t-elle.
Et pourtant, dit-elle, les enseignantes aussi souffrent de la grève. « J’en suis à mon 12e jour de grève. Heureusement que je suis en couple avec une personne dont le travail n’est pas affecté par la grève. J’ai des collègues qui eux sont en couple avec des enseignant.e.s. Ce n’est pas facile,en ce moment. Plus la grève s’étire, plus les profs sont poussés au bord du gouffre… Avec tout ça, auront-ils encore à coeur l’éducation des prochaines générations ? », se demande-t-elle.
Considérant qu’un.e enseignant.e travaille 200 jours par année, et que son salaire moyen, au Québec, est de 62 820$, chaque jour de grève lui coûterait environ 315$. Avec le débrayage qui dure depuis maintenant 12 jours, la grève aurait déjà coûté près de 4000$ à l’enseignant.e moyen.ne.
« L’école est gratuite, mais les besoins [des élèves] ne sont pas répondus. On paie nos impôts, mais on n’a pas accès aux services », dit celle qui doit payer 54$ par jour pour une place en garderie non subventionnée, même si elle ne reçoit plus de salaire pendant la grève.
« Les familles font présentement beaucoup plus de compromis que les instances gouvernementales », remarque Marilou Fuller.
Celle-ci est par ailleurs bien placée pour faire cette remarque, car le manque de places en garderie présente beaucoup de similitudes avec la situation de grève actuelle. Ainsi, on a deux secteurs qui sont touchés par une pénurie de personnel et des conditions de travail éprouvantes et il en résulte que c’est aux familles, et non au gouvernement, de s’adapter en conséquence.
« On est en suradaptation », souligne-t-elle. « On est dûs pour un long fleuve tranquille ».
Et ces adaptations, c’est encore, beaucoup, les femmes, plus particulièrement les mères de famille, qui les mettent en place. « 78% des parents affectés sont des femmes. Elles doivent travailler à temps partiel, ou sont carrément forcées de rester à la maison.» Même si la situation est temporaire, il est logique de croire que ce sont les mères qui sacrifient le plus leurs heures de travail pour s’occuper de leurs enfants.
Sauf que chaque absence, chaque conciliation, chaque pause devient un frein à l’avancement d’une carrière et à l’indépendance financière des femmes. Plus les situations de ce genre s’additionnent, plus l’écart se creuse, et plus il se creuse, plus les femmes sont susceptibles de rester à la maison au prochain obstacle.
Et les conséquences ne se limitent pas sur le plan professionnel. Avec le recul des femmes et l’obligation pour un parent de rester à la maison, les familles se retrouvent dans des situations financières précaires.. «Dans un contexte inflationniste, les familles n’y arrivent pas avec un seul salaire», se désole la directrice générale de Ma place au travail.
Au-delà de la grève, espérons que ce sont les conditions de travail des femmes qui s’amélioreront ainsi que le regard que l’on porte sur ces métiers souvent regardés de haut.
« Mon plus vieux vient piqueter avec moi, le plus jeune va à la garderie », dit Audrey-Anne. Que ce soit en réduisant les heures de travail, en utilisant leurs journées de vacances ou en s’occupant des enfants tout en travaillant (car il n’est pas rare, ces jours-ci, de voir des enfants un peu partout sur les lieux de travail), les femmes montent au front. Avec la réalité des différences salariales, il est encore souvent mathématiquement plus logique que ce soient les femmes qui restent à la maison puisqu’elles gagnent moins que leur conjoint.