Les autrices sont signataires de la lettre ouverte des parents au bout du rouleau.
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Aujourd’hui, j’assume que je suis le cliché du parent épuisé, cerné, qui oublie tout, qui fait tout à moitié, qui crie pour rien et qui pleure de temps en temps. Pas tout à fait le « mom goal » que je m’imaginais. Pourtant, ma grand-mère me le dit tout le temps : « Vous vous en mettez trop sur les épaules. Pas besoin de tout accomplir comme ça. » Merci grand-maman, mais la société a évolué. Quoique…
Quel casse-tête pour les familles, nous dit-on.
Honnêtement, il est beaucoup plus facile de faire un casse-tête que de concilier tout ce que je dois concilier. Même les 1000 morceaux. Même les 3D. Même ceux chez ma grand-mère qui ne sont pas dans les bonnes boîtes.
Mon casse-tête à moi, c’est mettre au ballotage mon horaire tous les matins où mes enfants osent avoir des symptômes de rhume, mais tous les matins de grève également. C’est aussi négocier avec mon chum à savoir qui a le meeting le moins important. C’est appeler les grands-parents, évaluer leur niveau d’énergie et leur trouver un Airbnb question qu’ils puissent venir garder quelques jours.
C’est faire comme si je suivais pendant un appel important malgré le fait que mon fils d’un an et demi soit par-dessus moi tout en pratiquant ses vocalises. C’est répondre à ma fille qui veut que je travaille d’une main et que je fasse du bricolage avec elle de l’autre que c’est impossible, même si j’aimerais tant. C’est donner n’importe quelle bouffe ou émission à mes enfants, tant qu’ils me laissent 30 minutes tranquille pour finir mon appel. C’est me cacher dans le garde-robe, le locker ou la salle de bain pour travailler en paix. C’est être sur mon téléphone en tout temps, en mode rattrapage et multitâche.
C’est connaître tous les centres de dépistage par cœur à force d’y aller les samedis pour m’assurer que mes enfants puissent aller à la garderie le lundi et que moi, je puisse travailler. C’est prendre un rendez-vous chez le médecin tout en faisant une présentation parce que le petit dernier a eu le mauvais timing de faire une otite.
C’est travailler tous les soirs pour reprendre le temps perdu au lieu d’écouter Occupation Double. C’est avoir écoulé tous mes jours de vacances et emprunter sur mes jours de vacances. C’est être bouche bée quand ma fille me dit que je travaille tout le temps et que je ne suis jamais là pour elle. Et de plus en plus, c’est tenir pour acquis qu’il est normal de travailler avec des enfants dans les pattes, sans nuire à sa performance au travail ni au sain développement de leur petit cerveau et de leurs habiletés sociales.
Finalement, c’est peut-être ma grand-mère qui a raison. On s’en met peut-être trop sur les épaules et la conciliation travail-covid-grève-famille est une utopie. Mais dis-moi, grand-maman, quelle partie de tout ça faut-il que je laisse tomber?
Des milliers de parents se sentent comme moi, ultra-fatigués, impuissants et dubitatifs face à la lenteur des négociations entre le gouvernement et les CPE, mais toujours solidaires de nos précieuses éducatrices et éducateurs. Iels méritent mieux et il est temps que les parents, déjà à bout, ne soient plus pris en otage et cessent d’écoper pour des tactiques de négociations gouvernementales.
Mélissa Hébert
Mère de deux adorables enfants au bout du rouleau de la conciliation travail-covid-grève-famille
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Depuis que j’ai décidé d’écrire ce témoignage de parent épuisé, ça tourne dans ma tête : quel épisode de mon quotidien mérite d’être entendu? Déjà, le choix est difficile, parce qu’à travers tout le chaos des derniers mois, j’ai l’impression de vivre dans un tourbillon.
Quand je regarde mon chum dans les yeux, on a tous les deux envie de se rouler en boule, parce que je le vois aussi brûlé que moi, parce que ni lui ni moi ne sommes capables de réellement travailler, pis que lui en plus, il a moins de flexibilité. La réalité, c’est qu’il se remet d’un épuisement, mais que le contexte est constamment épuisant!
Roxanne Lorrain
Mère de quatre enfants tannée de cette impossible conciliation travail-covid-grève-famille
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Pour signer la lettre ouverte , c’est ici.
Peut-on régler ce conflit de travail par une entente négociée afin de sauver nos santés mentales et celles de nos enfants, mais aussi notre système d’éducation à la petite enfance? Nous avons toutes et tous, collectivement, besoin des travailleuses et travailleurs du réseau des CPE. Leur rôle est majeur et il serait temps de reconnaître leur part dans notre société ainsi que la juste valeur de leur travail. N’abandonnons pas les familles québécoises qui ont fait le choix de participer au Québec de demain, et qui, aujourd’hui, sont à bout de force. Si on ne peut rien au développement de la pandémie, on a tout le pouvoir nécessaire pour régler ce conflit de travail.
Depuis le mois de septembre, nous sommes en constante réorganisation parce qu’à travers les rhumes, les nez qui coulent, la fièvre, les nuits difficiles et les tests de dépistage pouvant mener à des confinements préventifs à coups de 10 jours, c’est le chaos chaque semaine. Et j’oublie clairement les cas de tous les petits maux d’automne; les poux ou les oxyures, ces petits vers intestinaux qui demandent de tout nettoyer pendant trois semaines. Surtout que dans notre cas, comme nous avons quatre enfants, tout cela se multiplie par quatre! Finalement, il ne te reste plus de journées pour travailler dans ta semaine, zéro journée. Sauf les soirées et les nuits, entre deux allaitements. Alors, quand les journées de grève s’ajoutent, on n’a plus idée de comment on va s’organiser.
Quand je ferme les yeux le soir et que j’ai envie de pleurer parce que je ne sais plus de quel côté prendre les enjeux de logistique qui se présentent, je pense à mes privilèges. Je pense à ces personnes monoparentales, ou à ces parents qui n’ont pas la possibilité d’essayer de travailler avec leur enfant à la maison, ou encore à ceux qui n’ont tout simplement pas de congé pour responsabilités familiales ou de congé tout court! Alors j’ai le réflexe de me trouver chanceuse. Mais j’en ai assez, ça ne peut pas être ça, une vie épanouie, ce n’est pas le modèle de parent et le projet de société que je veux transmettre à mes enfants.
Cette semaine, j’avais mon dernier cours d’université à monter. J’ai avancé comme j’ai pu les soirs, mais le dernier soir, j’avais mal à la tête et j’ai décidé de m’arrêter là. Advienne que pourra! Je n’avais tout simplement plus de jus de cerveau pour terminer. Vous pensez peut-être que j’aurais dû mieux planifier ma préparation et je vous répondrais que j’y serais arrivée si le contexte était autre. Je m’arrête ici parce que dans mon élan, j’ai essayé d’écrire ce texte au parc, pis là mes enfants me crient après parce que je ne suis pas avec eux. T’sais, sérieux, je peux juste pas jouer en même temps que je dois travailler!
Si la grève continue parce que le gouvernement ne va pas de l’avant avec une entente, je songe sérieusement à me mettre en grève moi aussi! Parce que je suis solidaire et que j’en ai ras le bol de me faire dire qu’il n’y a pas d’argent pour des salaires décents pour des emplois majoritairement féminins, mais qu’il y a toujours de l’argent pour la relance économique et les chantiers. Je suis tannée. On est tannés. Et je souhaite que le message soit clair : on ne peut pas tout mener de front. C’est une illusion, et on est brûlés!