Grandir, ça fait mal

Les carnets d'Anick Lemay.

1983

Je suis assise par terre dans la cuisine, accotée au calorifère qui chauffe. Mes parents ont acheté un bungalow à Victo à la fin de l’année scolaire. fait qu’on s’est déménagés pour la deuxième fois en deux ans. Mais bon, c’est pas ça qui me tient réveillée en pleine nuit. Il est 2h du matin, j’ai 12 ans, c’est l’hiver, pis j’ai mal aux jambes. La seule façon que je trouve pour me réchauffer sans réveiller tout le monde, c’est le calorifère. Parce que je sais pas si tu as déjà eu ça, mal aux jambes de grandir, mais ça te donne des frissons. T’as juste envie de te bercer d’avant en arrière, pis… ça élance! Comme si tes fémurs, tes hanches et tes tibias voulaient grandir de deux pouces en une nuit, sans ton consentement.

Je suis certaine de pas faire de bruit et pourtant, dans la pénombre du corridor menant aux chambres, mon père sort de la sienne en enfilant son cadeau de fête des Pères: une robe de chambre de velours verte et bleue. Il s’arrête à la salle de bain et revient vers moi en s’allumant une cigarette. Dans ses yeux, du haut de ses 37 ans (Dieu qu’il était jeune, mon Daddy!), de l’inquiétude et beaucoup, beaucoup d’amour. Dans sa main, une bouteille d’alcool à friction. La clope au bec, un œil fermé à cause de la fumée, il débouche la bouteille.

– T’as mal aux jambes, Nini?

Je fais un petit signe de oui avec ma tête en me pinçant les lèvres parce que si j’ouvre la bouche, mes yeux ne pourront plus retenir les gouttes qui menacent d’en sortir. J’ai toujours voulu être forte devant le premier homme de ma vie.

– C’est de ma faute, ça. Ta mère a jamais eu mal aux jambes, elle peut pas comprendre…

Il a passé une grosse demi-heure à me frictionner des pieds aux hanches, donnant à ses larges mains d’homme les mouvements d’une grosse vague constante. En silence. Mes larmes ont coulé juste un petit peu. Je ne sais pas ce qui m’a fait le plus de bien; l’alcool à friction, le massage ou l’amour de mon papa assis avec moi, en plein milieu de la nuit, par terre dans la cuisine. Il est venu me border, je me suis endormie comme un bébé et j’ai grandi dans la nuit.

2018

Il est 3h du matin. Ma conscience s’éveille et les yeux toujours fermés, je sens une envie d’aller aux toilettes. Paresseuse en ce Jour 3 de chimio, j’ai juste une envie: rester là et me rendormir. Ma vessie peut attendre. Couchée sur le dos (as usual depuis 4 mois…), j’essaie de me tourner sur le côté droit qui, une fois sur deux, décide qu’il le veut bien. Ce faisant, j’ai une explosion de douleur dans tout le verso de mon corps, du cou aux mollets. J’absorbe, retiens mon souffle et me dis que c’est finalement ma vessie qui aura le dernier mot. L’éclair passé, je me lève…

Mon corps me lâche. Complètement. Il hurle de douleur. De partout. Debout à côté de mon lit, penchée par en avant, j’arrête tout mouvement. Qu’est-ce qui m’arrive? C’est comme si quelque chose avait pris possession de chaque partie de mon corps. De la plus mauvaise des façons. Je titube, claudique, name it, jusqu’à la toilette, par à-coups, le dos vouté, le visage contorsionné comme dans les nouveaux cours de yoga facial, mais en accéléré.

Mon corps me lâche. Complètement. Il hurle de douleur. De partout. Debout à côté de mon lit, penchée par en avant, j’arrête tout mouvement. Qu’est-ce qui m’arrive?

Je suis assise à la table de la cuisine et je ne fais pas de bruit. Ma fille dort au deuxième. Je me berce d’avant en arrière, j’ai des frissons, la clim’ marche à fond, c’est l’été. J’ai à nouveau 12 ans et je grandis douloureusement fois mille. Mais mon papa ne viendra pas me frictionner dans sa robe de chambre de velours… J’ai quand même senti l’odeur du tabac et ses yeux doux sur moi. Les beaux souvenirs font ça, parfois.

Je suis restée assise là trois heures, hébétée. Les douleurs ont persisté trois jours. J’ai pus mal au cœur, mais j’ai mal au corps en sacrament. La fameuse nuit du troisième jour. Jus rouge ou jus blanc, ils fessent au même moment. Lequel je préfère, tu me demanderas? Le blanc. Parce que même s’il me fait souffrir très fort dans mon corps, il est moins insidieux que le rouge. J’aime la franchise, l’honnêteté et la vérité. Quoique ça puisse faire mal, tu sais à quoi t’attendre. Les gens relatent rarement une version des faits qui leur attribue le mauvais rôle. Le jus rouge colle parfaitement à cet adage. Fais ta job, jus blanc. Je t’accepte. Je te prends.

Ce qui me fait peur, c’est le legs de ces gènes à ma fille. Je veux qu’elle soit libre, mon enfant. Je veux qu’elle puisse choisir d’avoir ou non des enfants. Je ne veux pas lui transmettre le cancer.

L’hôpital du Sacré-Cœur n’a plus de secret pour moi. Ses corridors, ses employés, ses bénévoles, ses odeurs qui explosent à chaque tournant, les sons des civières, les langues mélangées (mais pas pour frencher), les regards soucieux, l’attente… Je marche dans cet hôpital comme si c’était chez moi. Ce matin, quatre mois après avoir rencontré Roxanne en génétique, je vais enfin savoir si j’ai les gènes BCRA1 et BCRA2. Ces gènes tristement célèbres qui ont fait qu’Angelina Jolie a subi l’ablation de ses seins, ses ovaires et ses trompes. Sa mère et sa tante sont décédées du cancer du sein. Elle n’a pas pris de chance, elle a pris les devants. Comme mes seins n’existent plus, je me suis résignée depuis à perdre mes ovaires et mes trompes, moi aussi. Ce qui me fait peur, c’est le legs de ces gènes à ma fille. Je veux qu’elle soit libre, mon enfant. Je veux qu’elle puisse choisir d’avoir ou non des enfants. Je ne veux pas lui transmettre le cancer.

J’avance dans le corridor dans l’état second induit par l’attente d’une réponse lourde de conséquences. Je cogne deux coups et j’ouvre la porte. Roxanne est assise à son bureau, l’air serein. Mais cet air-là, je ne m’y fie plus tellement. Je tremble encore par en dedans. Elle me laisse m’asseoir et son visage s’éclaire d’un grand sourire. Je ne l’ai jamais vue comme ça, alors je sais que ma fille est sauve! Mes gènes sont tout à fait normaux. C’est juste mes cellules qui ont capoté! Je l’ai serrée dans mes bras, l’ai embrassée et suis repartie avec mon bon bulletin, flottant dans le corridor d’oncologie. Des bonnes nouvelles, ça arrive pas souvent depuis le printemps. J’ai callé des fées et on a bu du champagne. Tsé, un moment donné…

Les prises de sang préchimio me stressent… J’ai manqué de plaquettes trois fois avec le jus rouge, ce qui a décalé mes traitements, tu te rappelles? Alors après le premier traitement de « produits naturels » (le jus blanc), je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’ai rendez-vous avec JA, mon oncologue, avant la deuxième chimio blanche. Toujours aussi belle, elle m’accueille elle aussi avec un grand sourire… Si ça continue, je vais finir par y croire. Elle s’informe de mes effets secondaires, rectifie le dosage des antidouleurs, me rassure du mieux qu’elle peut. Je voudrais qu’elle baisse un peu le jus blanc pour les prochaines chimios (une fille s’essaie), mais non. Je réponds TRÈS BIEN aux traitements!

Mes globules blancs sont même tellement dans le tapis qu’on peut diminuer les injections quotidiennes. Je passe de dix à huit!

Ma face devait avoir l’air d’un gros point d’interrogation, parce qu’après avoir dit ça, elle a tourné l’écran de son ordinateur vers moi. Les résultats de mes prises de sang sont… hallucinants! J’ai cinquante plaquettes de plus qu’il m’en faut pour le prochain jus et ce, douze jours seulement après le dernier! Je sais pas si tu comprends ce que ça veut dire, mais en gros: mon système immunitaire remonte, même avec la nouvelle chimio dans mes veines! Mon corps se bat! Mes globules blancs sont même tellement dans le tapis qu’on peut diminuer les injections quotidiennes. Je passe de dix à huit! Il me reste seize piqures à me faire… Sur soixante-dix, je te jure que le grand décompte est commencé. C’est la semaine des bonnes nouvelles. Je flotte. Je vais finir par arrêter de grandir… :)

Les réseaux sociaux ont parfois ça de bon : la fille du couple si beau et si soudé que j’ai rencontré à la Cité de la Santé m’a retrouvée et envoyé cette photo de ses parents, Francine et Jean. J’avais envie de te les présenter. Parce que l’amour fait grandir lui aussi. Et des fois, ça fait pas mal.

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