Konbini

Gilets jaunes et journalistes : « it’s complicated »

Pourquoi les manifestants ont-ils une relations trouble avec les médias ?

La fin de semaine dernière, des journalistes partis couvrir les manifestions des Gilets jaunes ont été agressés… et ce n’est pas la première fois que ça arrive. Les relations avec la presse sont tendues tendues tendues.

À quel point? Pensez Booba et Kaaris. À ce point là.

Comme le rapporte le site Stratégies :

« L’hostilité à l’égard de la presse a été palpable à travers notamment des huées et des slogans hostiles aux médias comme “Nique la presse”. Selon des journalistes présents lors de la manifestation, des gilets jaunes critiquaient « les médias qui mentent »  voire refusaient de leur parler. »

Un reporter, pourtant, semble faire l’unanimité chez les manifestants, à l’abri des coups et des attaques enragées à l’oeuf : Rémy Buisine de chez Brut, une plateforme dont les contenus sont impossibles à manquer sur les réseaux sociaux.

À chaque manif, il capte l’action et en fait la diffusion en direct sur Facebook, sans commentaires, sans mise en contexte. Si on avait envie de faire un jeu de mots, on dirait probablement qu’il fait de l’info brute. Une info « non manipulée » selon les GJ.

Mais qu’est-ce qui arrive quand on ne représente pas le média chouchou des Gilets jaunes? Comment ça se passe sur le terrain et qu’est-ce que la situation peut nous apprendre sur les médias en 2019. On a posé la question à Louis Lepron, rédacteur en chef chez Konbini, un autre incontournable des réseaux sociaux.

 

Comment procédez-vous pour couvrir les différents actes des Gilets jaunes ? Vous êtes chacun de votre côté ou vous agissez en groupe?

Je suis allé de manière indépendante à presque tous les actes des gilets jaunes, de manière individuelle, et avec seulement un appareil photo. Une équipe de journalistes de Konbini, iPhone à la main, est allée couvrir un acte pendant toute une journée. Ils étaient deux et ont réalisé un live Facebook au cours de la journée, en fonction des évènements qui ont eu cours pendant l’acte. Des journalistes desk étaient disponibles pour monter et rendre compte des différentes informations filmées pendant la journée.

Sur place, êtes-vous identifiés comme journaliste ?

Certains journalistes avaient des brassards presse, qu’on pouvait retirer facilement. Porter un brassard presse permet, et c’est l’avantage, d’être reconnu des forces de police, donc de ne pas être pris pour une personne qui manifeste (certains gilets jaunes n’en portent pas, les forces de police peuvent donc être agressives même si vous ne portez pas de gilets jaunes). Pour autant, des journalistes se sont plaints d’avoir été agressés sans raison, même si elles portaient un brassard ou s’ils montraient / communiquaient le fait qu’ils avaient une carte de presse.

L’inconvénient de porter un brassard presse (et c’est pour ça qu’il faut parfois pouvoir le retirer, car on ne sait jamais) est que certaines personnes présentes aux manifestations des gilets jaunes n’aiment pas les médias. Il y a eu plusieurs cas d’agressions de journalistes à Paris, comme près de péages ou de ronds-points. Il faut faire donc attention à la fois aux forces de police comme aux manifestants. Le journaliste ou photojournaliste a donc le cul entre deux chaises – et ça peut faire mal.

Vous sentiez-vous plus en danger comme journaliste que comme citoyen ?

Je ne me suis jamais senti en danger. Il faut savoir aussi que je n’avais pas de brassard presse, donc je n’étais jamais considéré comme journaliste ni par les manifestants ni par les forces de police. Ce faisant, je pouvais être tout autant un Gilet jaune, selon la méfiance des forces de police, mais mon appareil photo me permettait, a minima, d’être reconnu comme un photographe indépendant de la manifestation. Bien sûr, le danger peut arriver à n’importe quel moment.

Avez-vous connu des moments où vous sentiez tout de même que la soupe était chaude ?

Je n’ai pas connu de moment de danger particulier. Il faut simplement être toujours sur ses gardes. J’étais parfois à vélo, parfois à pieds, avec constamment un oeil sur la manière dont les événements évoluent – et ils peuvent évoluer très rapidement, entre une voiture qui prend feu, un mouvement de foule et des forces de police qui chargent de manière aveugle. Tout peut rapidement devenir très violent, et on n’est jamais à l’abri d’un tir de flashball au niveau du visage (je pense notamment à deux journalistes du Parisien qui ont été blessés de cette manière), même si ce n’est pas autorisé de viser à cette hauteur du corps, généralement c’est au niveau des jambes. Il faut donc être constamment vigilant, même si c’est évidemment impossible de savoir, quand un coup part, où est-ce qu’il se dirige. La seule manière de minimiser les risques, c’est d’avoir un solide casque (de vélo ou de moto) sur la tête.

Il semble y a avoir une confiance envers les « nouveaux médias » de la part des Gilets jaunes, comment l’expliquez-vous ?

Oui, les gilets jaunes reprochent à tous les médias une mauvaise couverture de leurs situations, sociales, culturelles, économiques et politiques. Ils sont aussi souvent critiqués pour, d’après eux, relayer des mensonges et être au service du pouvoir politique. Selon moi, les Gilets jaunes ont la perception que les médias sont littéralement au-dessus d’eux, loin de leur réalité (alors que de nombreux journalistes pourraient aussi revendiquer des situations sociales et économiques précaires) et ont fauté en ne prenant pas assez le pouls du « peuple français ».

Parmi certains nouveaux médias, apparus ces dernières années notamment via les réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram en tête, qui peuvent aussi être considérés comme des « nouveaux médias » ou nouveaux médiums), certains ont réussi à appréhender les actes des Gilets jaunes en réalisant une couverture ne donnant pas l’impression de prendre de haut le mouvement, notamment en réalisant des lives Facebook sans juger la situation ou en réalisant des commentaires « objectifs ». Brut et RT France ont ainsi réalisé des couvertures très sobres des différents actes des Gilets jaunes avec de longues couvertures audiovisuelles, parfois sans aucun commentaire. À l’inverse, BFMTV a été très critiqué (et même en son sein par ses propres journalistes) pour diffuser des images des événements et les faire commenter par des journalistes ou « experts » disposés autour d’un plateau, loin des manifestations. Là, la perception du média « au-dessus » est très mal passée.

Qu’est-ce qui fait que vous avez leur confiance par rapport à un média traditionnel ?

Si les réseaux sociaux peuvent être à double tranchant, les nouveaux médias qui sont présents ont un avantage par rapport aux médias classiques (radio, presse papier, télévision) : ils sont plus « accessibles », dans le sens où l’on peut commenter, partager ou critiquer plus facilement les contenus réalisés par les nouveaux médias, via leur présence sur les réseaux sociaux principaux. Les nouveaux médias sont donc plus « au niveau » de leurs lecteurs ou spectateurs, à l’instar du média français Rue89 qui avait, bien avant l’émergence de Facebook en tant que média d’information, mis en valeurs ses lecteurs en leur donnant la parole. Ce n’est donc pas forcément une confiance totale qui est donnée à ces nouveaux médias, mais une question d’attitude dont ils bénéficient, car ils sont (en apparence) plus proches de leur audience.

Le mouvement des Gilets jaunes s’est fait connaître notamment grâce aux réseaux sociaux. Est-ce que, en 2019, on a encore besoin des média de masse pour revendiquer des mouvements à l’échelle nationale ou les réseaux sociaux suffisent pour se faire entendre et s’assurer qu’il n’y a pas de manipulation de l’information ?

Le mouvement des Gilets jaunes a émergé par les groupes Facebook – une évolution permise par un changement de l’algorithme de Facebook dans le courant de l’année 2018 qui a privilégié l’importance des informations locales dans nos feed – et n’a eu presque besoin d’aucun média de masse pour véritablement s’agrandir.

Les médias de masse, type BFM ou Le Monde, ont clairement amplifié la résonance du mouvement, mais n’ont pas forcément donné de l’ampleur au mouvement qui avait déjà une solide base sur Facebook. Il faut ainsi faire la distinction entre la construction d’un mouvement (permise par les réseaux sociaux, groupes Facebook, les différents outils de Live, images partagées, etc.) et sa médiatisation.

Depuis quelques jours, une page Facebook, « Vécu », qui se considère comme « le média du Gilet jaune », entend faire une couverture médiatique du mouvement des Gilets jaunes, réalise des live, critique certains médias ayant diffusé selon eux des mauvaises informations et se penche même sur des fakes news qui ont été relayées au sein des groupes Facebook des gilets jaunes. Je trouve intéressant que le mouvement des Gilets jaunes décide de monter un média pour débunker des fausses informations et rumeurs et donner sa vision « médiatique » des différents mouvements qui ont cours en France.

Quelles sont les techniques que pourraient adopter les leaders des Gilets jaunes pour se faire entendre par les médias plus classiques ?

Les Gilets jaunes ont compris que les simples réseaux sociaux pouvaient leur donner assez de force pour ignorer les médias plus classiques, en tout cas pour s’organiser. Je pense que les médias classiques n’ont qu’une seule utilité pour les Gilets jaunes : parvenir à mobiliser des coeurs de population qui ne sont pas forcément touchés par les réseaux sociaux.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Que peut-on porter à l’Assemblée nationale ?

Le règlement est flou.

Dans le même esprit