Ghislain et le Nouveau-Brunswick

(et Iqaluit)

En 2002, Ghislain faisait de la radio de bénévolement, et son rêve, c’était de pouvoir en vivre. Quand il a vu passer une offre d’emploi pour coordonner et diriger une radio communautaire francophone, il s’est donc dépêché d’envoyer son CV. Même si c’était… à Iqaluit.

“Je n’ai pas quitté le Québec en me disant: je quitte le Québec pour toujours. La perspective de travailler professionnellement en radio me faisait partir avec un sentiment d’enthousiasme, j’étais très motivé”, raconte-t-il aujourd’hui.

Mais une radio communautaire francophone à Iqaluit? Eh oui; quelques centaines de personnes s’expriment dans la langue de Molière dans cette ville qui est pourtant presque plus près géographiquement du Groenland que du Québec.

“L’idée d’aller au Nunavut me stimulait. J’avais lu des livres comme Agaguk, qui parlaient du Grand Nord, et ça m’avait toujours un peu intrigué. J’avais hâte, mais en même temps c’était un peu inconnu: je ne savais pas si ça allait fonctionner. Est-ce que je m’entendrais bien avec les gens? Est-ce que j’aimerais ça là-bas? J’avais certainement un peu d’anxiété, mais l’enthousiasme l’emportait sur l’anxiété.”

Ghislain affirme qu’il serait parti même s’il avait été seul, mais Sandra, sa blonde de l’époque – qui est aujourd’hui son épouse –, devait avoir bien aimé la lecture d’Agaguk aussi parce qu’elle a décidé de quitter le Mile End avec lui, et d’aller vivre 2050 km plus au nord.

Il se trouve que l’expérience s’est bien passée: le couple est resté trois ans et demi à Iqaluit, et son premier enfant, Émil, y est né. À la fin de leur séjour, les deux Québécois connaissaient tout le monde en ville, et Ghislain assure qu’ils réussissaient à bien manger, même si le coût de la vie était pas mal plus cher. La nourriture a beau venir de loin, on peut tout de même trouver du fromage bleu, du roquefort, de la fondue au fromage et des sushis à Iqaluit, agglomération de 6254 habitants si isolée qu’on ne peut s’y rendre en voiture.

Il ne faut pas se tromper et croire qu’il n’y a rien là-bas non plus; Iqaluit possède quand même un collège, et depuis 2010, on y trouve aussi des comptoirs Tim Hortons. Même les plus vastes étendues glacées ne peuvent arrêter le progrès.

Direction l’Acadie

Quand une offre d’emploi chez Radio-Canada s’ouvre en 2005 à Moncton, au Nouveau-Brunswick, Ghislain et Sandra sont une fois de plus tentés de bouger. La famille avait envie d’une ville plus grande qu’Iqaluit, mais moins grande que Montréal, surtout que deux petites filles verraient le jour dans les années à venir.

Avec ses 64 000 habitants (139 000 dans sa région métropolitaine de recensement) et son statut de ville bilingue, Moncton était décidément une belle candidate. Ghislain a obtenu le poste de surnuméraire qu’il convoitait, et la famille a donc déménagé en Acadie.

“On a fait la découverte de ce que les anglophones appellent The Community, ce sentiment communautaire que les gens s’entraident, qu’ils sont solidaires, qu’ils ont des amitiés profondes. Si tu as besoin de quelqu’un, tes voisins t’aident; si tu es fatigué, on te propose de garder tes enfants quelques heures le temps que tu te reposes… ça réchauffe le cœur, et c’est vraiment l’aspect qui m’a le plus émerveillé”, dit Ghislain, qui observait quelque chose de semblable au Nunavut.

Il faut dire que pour celui qui habitait Montréal, les souvenirs de la vie de métropole ne sont pas de tout repos. “Je me rappelle quand je restais sur la rue Boyer dans Petite-Patrie, il y avait une piste cyclable et les cyclistes passaient en roulant à 50 km/h, habillés comme s’ils faisaient le Tour de France. On leur disait de faire attention aux enfants, et on se faisait envoyer des doigts d’honneur. Les gens se prenaient aussi pour les maîtres de la route en voiture… Je pense que le fait de vivre dans une ville anonyme donne un peu ça: on se croit seul au monde, on fait ce qu’on veut sans avoir de comptes à rendre à personne.”

Faire des gestes vulgaires à la ronde comporte effectivement des risques un peu plus grands quand tu connais tous tes voisins. “Dans le quartier, on a des amis à n’en plus finir. Nos enfants fréquentent tous la même école, et eux aussi ont réussi à trouver ce même sentiment de communauté.”

Montréal manque quand même à Ghislain en ce qui a trait aux grands festivals et à son aspect multiculturel; il y retourne d’ailleurs une à deux fois par année, et en profite pour rendre visite à sa famille et ses amis.

Ensevelis sous la neige?

Entre deux sujets sérieux, permettons-nous un intermède météo, si vous le voulez bien.

Durant les deux hivers derniers, des photos un brin terrifiantes des Maritimes ensevelies sous la neige[1] avaient circulé aux nouvelles.

Dis-nous Ghislain, l’hiver au Nouveau-Brunswick est-il réellement synonyme de continuel vortex polaire? “Je ne dirais pas que les hivers sont pires qu’ailleurs, mais certaines années, on a eu beaucoup de neige”, répond-il avec le flegme d’un gars qui a quand même vécu à Iqaluit.

“L’an dernier, le 26 décembre, il pleuvait et il faisait autour de 15 degrés: il n’y avait pas un grain de neige. L’hiver a commencé début janvier, mais c’était tempête sur tempête. De mi-janvier à la fin mars, il peut tomber une quantité de neige phénoménale. À la mi-avril, on a encore eu 10 cm de neige. Ç’a été un hiver assez difficile, mais ça dépend des années. Depuis qu’on est ici, il y a eu trois ou quatre hivers avec énormément de neige à pelleter.”

Surtout l’an passé. “Pour 2014-2015, même les vieux disent que c’est le pire hiver qu’ils ont vu en 40 ans.”

Welcome/bienvenue

Le Nouveau-Brunswick est la seule province canadienne à être officiellement bilingue. Environ un tiers de la population y est francophone.

Candidement, je me disais que si on voulait parler de souveraineté avec des Canadiens à l’extérieur du Québec sans trop se faire rabrouer, avec les Acadiens, ça devrait bien aller. Après tout, ils parlent aussi français et forment un peuple distinct, non? Ils vont être plus sympathiques à la cause?

Pas du tout. En fait (et c’est évident en y pensant quelques secondes), si le Québec se retire du Canada, la proportion de locuteurs francophones au pays chutera dramatiquement, au grand dam des communautés réparties dans les autres provinces. “La question de l’indépendance et de la souveraineté, ici, c’est un sujet tabou. Le projet est mal vu parce que les gens se disent que si on enlève le Québec, le poids et le rapport de force des francophones envers les anglophones s’affaibliraient de beaucoup.”

En effet, sans le Québec, le Canada ne compterait plus qu’un million de francophones, selon Statistique Canada. De quoi marginaliser une communauté qui doit déjà se battre pour avoir accès à des services dans sa langue. “Des communautés francophones au pays, il y en a partout. Elles ne sont pas grosses, mais elles se battent souvent corps et âme pour leur survie, pour avoir des écoles, des hôpitaux, des médecins qui parlent français, pour maintenir leurs églises, pour l’affichage bilingue… Il y a une vitalité, et c’est un peu l’énergie du désespoir en même temps. Ici, le taux d’assimilation est élevé, mais les gens sont fiers de parler français et d’être Acadiens. Ne dis pas à un Acadien qu’il est un Québécois!”

Ghislain vit à Moncton avec sa femme Sandra et leurs trois enfants âgés de 5 à 10 ans. Il souligne que si le chiac est difficile à comprendre au début, on s’habitue et on finit par le parler un peu. “Des phrases comme J’aime ta skirt ou J’vais driver mon car, c’est vraiment érigé dans la langue ici, on ne retrouve pas ça ailleurs qu’au Nouveau-Brunswick.”

[1] http://www.acadienouvelle.com/actualites/2014/04/01/murs-neige-12-pieds/?pgnc=1

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