GHB & Vernis à Ongles

Il y a deux semaines, plusieurs plateformes web diffusaient un article sur l’idée d’un groupe de jeunes chercheurs d’une université américaine. Ces étudiants-chercheurs s’affaireraient à développer un vernis à ongle qui change de couleur au contact du GHB ou du Rohypnol, des drogues récréatives communément utilisées pour commettre des viols. Donc cette invention serait une forme de prévention contre une éventuelle agression sexuelle.

Undercover Colors a suscité de nombreuses réactions. La plupart d’entre elles étaient positives. Pour ma part, je n’y ai perçu qu’une énième forme de blâme envers les victimes. Déjà, les filles doivent s’habiller sobrement; ne pas agir de manière suggestive; ne pas sortir seule; ne pas boire (et si elles le font, évidemment ne jamais perdre de vue leur verre). Maintenant, étape cruciale, elles devront mettre du vernis à ongles anti-viol avant de sortir. (Immense soupir).

J’ai donc émis un commentaire sur les interwebs qui a été assez mal reçu. Je me suis fait ramasser parce que, selon plusieurs, j’étais “contre la vertu”. Je m’explique. Selon une approche pragmatique, on peut dire que des viols surviennent et qu’il y en aura d’autres. Des étudiants cherchent des moyens pour prévenir ces agressions. La position s’opposant ou critiquant ces moyens est difficile à soutenir. Surtout si on suit cette logique implacable: tu ne peux pas être contre quelque chose de fondamentalement bien. Toutefois, mon malaise subsiste. J’y ai beaucoup réfléchi et j’ai senti le besoin de préciser ma pensée par rapport à cette invention.

Cette recherche avance que du GHB était présent dans environ 5% des agressions déclarées. Peut-être parce que c’est un psychotrope légal, plusieurs ont aussi tendance à minimiser les effets de l’alcool. Pourtant, c’est de loin la substance la plus souvent impliquée dans des cas d’agressions sexuelles. Ici, mon intention n’est pas de mettre la faute sur une substance ou une autre.

Bien qu’impliquées dans plusieurs viols, les substances psychotropes n’en sont jamais la cause.

Sans nier l’existence d’intoxications préméditées au GHB, j’ai seulement l’impression que le sentiment de peur est disproportionné si l’on se fie à la prévalence “réelle” de personnes qui utilisent cette substance pour droguer. Ce genre d’invention ne fait que renforcer l’insécurité ambiante. La peur, pour ne pas dire la paranoïa dans le cas présent, est un fort levier économique. L’invention, encore au stade embryonnaire, a déjà amassé plus de 100 000$ US de financement pour la recherche et la mise en marché. Derrière un slogan prometteur de women empowerment, je ne vois qu’une opportunité mercantile.

Étrangement, en y pensant, j’ai ressenti le même malaise que face à ces gens qui se filment en allant donner de la nourriture aux itinérants. “Regardez comment je suis une bonne personne, à quel point j’ai les valeurs à bonne place”. Oui, il s’agit d’un geste de bonté, l’intention est louable. Toutefois, la volonté de se remonter l’ego jette une ombre sur des petites actions qui se voulaient bénéfiques à la base. Il y a une pointe d’hypocrisie à crier sur tous les toits que l’on fait quelque chose de bien.

Aussi, l’efficacité de ce vernis à détecter de telles substances reste à prouver. Le GHB a une assez courte demi-vie et est détectable dans le sang et l’urine pour une assez petite fenêtre de temps (4 à 8h). Même en laboratoire, dans des conditions idéales, la détection demeure ardue. Et puis, même si ça fonctionne, qu’est-ce qui garantit hors de tout doute qu’un viol ne se produise? Même les personnes qui prennent le maximum de mesures contre une agression peuvent en être victimes. C’est la mise en marché d’un produit qui se veut sécuritaire mais qui, dans les faits, ne fait que rajouter une pression supplémentaire sur les femmes.

La cible n’est tout simplement pas la bonne. Toute solution visant à responsabiliser les victimes nous écarte du problème réel, soit la personne qui va potentiellement passer à l’acte. Devant l’immensité de la tâche à accomplir, c’est comme si on tentait de prendre un raccourci, d’emprunter un chemin plus facile. Les agressions sexuelles constituent une problématique sociale complexe qui mérite qu’on en parle collectivement et qu’on s’y attaque avec des mesures concrètes qui ne stigmatisent pas les victimes. Oui, en 2014, ici, au Québec. Il y a encore et toujours du chemin à faire.

-La notion de consentement doit être expliquée et réexpliquée. Le rappeur Cee Lo Green affirmait récemment que pour qu’il y ait un viol, la personne doit être consciente. Les propos ont fait réagir (dieu merci), mais ils rappellent l’existence de mentalités totalement rétrogrades, pour ne pas dire stupides.

-L’éducation sexuelle serait sur le point d’effectuer un retour dans nos écoles. Ces cours n’auraient jamais dû disparaître.

-L’action d’administrer une substance est considérée comme du trafic par le Code Criminel canadien. Donc le fait de droguer une personne n’a pas de statut particulier. Je pointe ici un léger flou juridique.

-Une sensibilisation plus systématique pourrait être faite auprès des tenanciers et du personnel travaillant dans les bars.

Je lance ici quelques pistes de solution, même si je suis conscient qu’il est impossible d’éradiquer complètement les viols. Les femmes devront toujours prendre une série de moyens pour se protéger, pour prévenir. J’en conviens. Mais est-ce que nous en sommes vraiment rendus là? J’émets des doutes. Est-ce que chaque geste le but de régler un problème doit être encouragé? Quand le message qu’il envoie est tordu, je n’ai pas l’impression qu’on doit le cautionner.

Crédit photo: Courtney Rhodes

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