Génération « Must have it all »

Vous l’aurez compris, le titre est une allusion au concept du « have it all feminism », tel que nos voisins du Sud le définissent.

Ce concept est apparu l’été dernier dans un texte controversé de la professeure Anne-Marie Slaughter, Why Women Still Can’t Have it All, publié dans le magazine The Atlantic. À travers ce postulat incendiaire, Slaughter affirmait en gros qu’il y avait encore un sacré bout de chemin à faire pour que cette fiction du « have it all » (les enfants, la grosse carrière, la vie de famille épanouie, etc) soit accessible aux femmes qui y aspirent.

Bref, je passe sommairement, car je ne récupère ici que l’expression. Elle me semble idéale pour décrire un phénomène chronique que j’observe autour de moi, soit le syndrome du « must have it all ». Mais cela à moins à voir avec le féminisme qu’avec la « vie en général ».

J’entends ici cette frénésie, voire cette obsession de réussite fracassante et exceptionnelle dont les membres de la génération Y semblent épris. Réussir à tout prix, mieux que tout le monde, avant tout le monde et surtout – surtout – en faire l’étalage sur les vitrines masochistes des réseaux sociaux.

Il y a quelques semaines, j’ai vu se balader sur mon fil Facebook à plusieurs reprises un billet de blog intitulé Why Generation Y Yuppies Are Unhappy. Dans le texte, l’auteur s’emploie essentiellement à expliquer pourquoi les « Y Yuppies », malgré l’ambition débordante et l’impétuosité qu’on leur attribue, sont chroniquement malheureux. D’abord, il évoque les attentes irréalistes qui nous ont été insufflées par le fait d’avoir grandi en se faisant répéter jusqu’à plusoif : « tu es spécial! » Puis, et surtout, il en vient évidemment à notre manie quasi obsessionnelle de se comparer, les réseaux sociaux ayant rendu possible, voire incontournable, l’émulation constante des « réussites » de chacun, sur tous les plans (professionnel, personnel, sentimental, sportif, etc.) Or, le problème, c’est que sur les réseaux sociaux, nous nous comparons sans cesse à l’aune d’une image idéalisée que les autres projettent d’eux-mêmes. « Inflated versions of their own existence », pour reprendre les mots du blogueur. Rien de nouveau sous le soleil. Et à ce chapitre, il n’y a pas de doute : bonjour la déprime! Le chroniqueur et animateur Matthieu Dugal publiait d’ailleurs hier un papier au sujet de l’effet démoralisant de cette culture du show-off et des « avatars dopés » qu’on se constitue, sur Ie web.

Pourtant, il y a selon moi plus que cette frénésie de la comparaison qui mine le moral des millenials et les pousse à vouloir faire toujours plus, toujours mieux et tout de suite. Un impératif qui s’enracine plus profondément.

C’aurait peut-être à voir avec cette tendance (qui n’est pas dénuée d’une part de mépris et de paternalisme) à décrire les Y comme une génération de surdoués impénitents qui n’attendent qu’on relâche leur bride pour faire éclore leur ambition hypertrophiée et leurs talents sans borne. Génération YOLO, aura-t-on déclaré. Génération d’enfants rois omnipotents.

Mais à force de dépeindre la génération millénial comme un troupeau d’individus hyperactifs, impulsifs et « surperformants », cette image caricaturale semble s’être insinuée comme norme. Une norme qui, justement, prescrit qu’il ne suffit plus d’être « normal » pour tirer son épingle du jeu.

Or, nous nous retrouvons ainsi « pris » avec la pression de justifier l’arrogance et l’impétuosité qu’on nous affuble. Comme si la surdouance et l’audace exubérante étaient devenues le critère minimal de réussite. Et ça, à mon avis, c’est infiniment plus déprimant qu’une bande larbins qui exhibent la fortune de leurs parents sur Instagram.

Parce que la réalité, c’est que nous ne sommes pas tous nés avec un potentiel illimité. Nous n’avons pas tous le talent, l’arrogance et la créativité de Xavier Dolan. Nous n’avons pas tous l’ambition d’accoter le salaire de nos parents à 22 ans, ni d’être élus à l’Assemblée nationale à 20 ans. Nous ne savons pas tous nous faire les « porte-voix d’une génération » comme Lena Dunham, tout en étant déjantés et divertissants comme les personnages de sa série.

Mais peu importe : il faut être extraordinaire. Performants, audacieux, créatifs, impulsifs; il faut être à l’image de toutes ces icônes de la culture populaire. YOLO, mais efficaces. Fonceurs, mais consciencieux. Originaux, mais pas marginaux. Il faut savoir nager plus vite que le courant, jamais à contresens. Ah oui et si on est une fille, il faut aussi être jolie, sexy, mince, drôle, fonceuse, douce et patati et patata…

C’est bien connu : le « p’tit criss de Y », il n’a pas de limites. Il est tellement rageur, tellement impatient, tellement obnubilé par sa réussite qu’il ne demande pas mieux, au fond, que de brûler sa chandelle par les deux bouts.

Mais à mon sens, il y a là quelque chose d’illusoire et malsain. Et il est très ardu d’en faire fi, si stoïque et perspicace soit-on.

Il est formidable d’avoir ouvert tout grand « l’horizon des possibles », et d’embrasser un discours optimiste quant à notre avenir. Just Do It, qu’ils disaient. YOLO! Mais le rehaussement du standard de la réussite raisonnable qui en est le corollaire est parfois pesant.

En apprenant à ne se définir que par la performance et l’exhibition de ses fruits, les échecs deviennent insupportables.

Alors on court, on pédale, on rame, on innove. Même si parfois, on aurait simplement besoin de quelqu’un pour nous dire que c’est correct, d’être pas bon. Ou d’être juste moyen. Parce qu’il nous arrive de nous retrouver, à 21 ans, assis sur son lit à se sentir épuisé et transi comme si on en avait 100.

*** Et moi, sur twitter, c’est @aurelolancti !

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