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Le 15 mars dernier, le court métrage d’animation canadien La jeune fille qui pleurait des perles était récompensé d’un Oscar, le prix le plus prestigieux qui soit en cinéma.
Le lendemain, on annonçait publiquement que des artisans de l’Office national du film (ONF) étaient mis à pied à la suite de compressions budgétaires. Résultat : 14 postes syndiqués ont été abolis d’un coup.
Mais que s’est-il passé?
On en a parlé avec Olivier Lamothe, président du Syndicat général du cinéma et de la télévision (SGCT).
« Pour le syndicat que je représente, notre crainte est que les coupures annoncées récemment servent de prétexte pour “euthanasier une institution qui se mourait” », déclare d’emblée Olivier Lamothe.
Le ton est donné.
Voyez-vous, ces mises à pied n’ont malheureusement rien d’exceptionnel : « Ces récentes coupures s’ajoutent à 53 autres qui ont eu lieu en 2024. »
Le tout s’inscrit dans un contexte plus large de compressions budgétaires : « [Le gouvernement Carney] demande à toutes les agences, tous les ministères de faire un exercice de compression. »
Et c’est pas comme si l’ONF devait faire une cure minceur après des années de grande gourmandise. Au contraire. Le syndicaliste nous raconte qu’une étude du Syndicat canadien de la fonction publique démontre que les budgets de l’organisme n’ont pas été indexés à l’inflation depuis 2001! Le manque à gagner serait aujourd’hui de 16,66 M $.
Le résultat? Un contexte extrêmement insécurisant pour les créateurs et le personnel qui les appuie, même syndiqués. Olivier nous parle notamment d’une employée qui a été coupée trois fois en dix ans, en raison de différentes coupures et réorganisations.
Alors, comment se porte le moral au sein de la boîte?
« Ce que je peux dire, c’est que tout le monde est extrêmement fier et heureux d’avoir pu contribuer au succès de l’Oscar [pour La jeune fille qui pleurait des perles]. Ce sont des personnes qui sont extrêmement mobilisées et engagées, qui travaillent assez étroitement avec les créateurs et les créatrices au niveau de la production. Donc, évidemment, ça a un impact extrêmement positif et satisfaisant », nous assure Olivier.
« Bien sûr, il y a une espèce de sentiment d’amertume lié à la perte des emplois. […] Il y a beaucoup de mobilisation et d’engagement mais en même temps, beaucoup de sentiments dignes du jour de la marmotte ». On comprend.
Plus difficile de célébrer en faisant ses boîtes.
On peut facilement s’imaginer un certain propriétaire d’une chaîne de pizzerias affirmer que si l’ONF veut survivre, elle n’a qu’à faire des films que les gens ont envie de voir.
Sans compter que l’ONF est aussi un atout pour l’industrie, affirme-t-il. En plus d’avoir inventé le cinéma direct, l’organisme a contribué à la création d’IMAX, innove en utilisation de l’intelligence artificielle au cinéma… Bref, un débroussaillage dont les retombées économiques sont bien réelles.
Et c’est aussi un incubateur de talents : le premier film de Denis Villeneuve, REW-FFWD a été réalisé avec l’ONF!
Pour Olivier Lamothe, les membres qu’il représente, mais aussi l’ensemble de l’écosystème culturel, on souhaite à l’ONF de meilleurs jours.
Et en attendant, on va voir La jeune fille qui pleurait des perles gratuitement ici!
Olivier souligne aussi qu’au-delà de la douleur évidente liée à la perte d’un emploi, chaque mise à pied représente aussi la perte d’un savoir-faire : « L’expertise interne est irremplaçable parce que l’ONF a pour mission de mettre de l’avant l’innovation, tant technique, technologique, qu’au niveau des récits. Donc, quand on perd des employés, on parle non seulement des expertises, mais on perd aussi tout un réseau de liens avec l’industrie privée. »
Or, Olivier Lamothe soutient que « l’ONF, c’est nous et on est l’ONF, parce que les films de l’ONF font partie de notre quotidien sans qu’on ne s’en rende compte. L’ONF est présente dans une très forte majorité des classes québécoises et canadiennes. […] C’est un vecteur de santé démocratique. Avec l’ONF, on aborde des sujets que le privé ne peut pas se permettre, ou ne veut pas aborder, parce que ce n’est pas payant. Ce ne sont peut-être pas des blockbusters, mais ce sont des films qui traitent des réalités autochtones, des réalités sur la diversité, l’équité et l’inclusion. […] C’est un peu un garde-fou culturel qui nous permet d’avoir de meilleurs dialogues, tout le monde ensemble ».