Friperies « haut de gamme » ou embourgeoisement du marché de seconde main ?

Dans le seconde main, il y en a pour tous les goûts et tous les budgets.

Il y a 147 morceaux de vêtements qui traînent dans ma salle de lavage, entreposés dans de gros sacs de poubelles. Les colocs me cassent les oreilles depuis des mois pour que je m’en débarrasse. J’habite juste à côté d’un Renaissance. Le don ne serait pas très compliqué. Mais je retarde inlassablement le moment, parce que je me dis qu’il doit y avoir au moins un peu d’argent à faire avec tous ces morceaux de vêtements qui traînent.

On assiste depuis quelques années à la multiplication des boutiques de vêtements de seconde main dans les «beaux quartiers», offrant des produits généralement plus dispendieux que ceux offerts au Village des Valeurs, chez Renaissance ou à l’Armée du Salut.

Et, bien que je donnerai mes morceaux à Renaissance, il y a fort à parier qu’une des pièces entassées dans ma salle de lavage se retrouvera éventuellement dans ces boutiques courues du Mile-End. Parce que oui, ces friperies «haut de gamme» vont elles aussi s’approvisionner dans les magasins d’occasion destinés aux clientèles moins fortunées.

Le marché grossit

Les Québécoises et Québécois se débarrassent de 24 kilos de vêtements en moyenne chaque année, estime Recyc-Québec. Quelque 190 000 tonnes de tissus dont seulement 40% seront récupérés.

Si l’achat de vêtements de seconde main était davantage stigmatisé il y a une trentaine d’années, rappelle Fabien Durif, directeur et cofondateur de l’Observatoire de la Consommation responsable de l’UQAM, le marché d’aujourd’hui est beaucoup plus ouvert.

Près du tiers des biens usagés échangés sont des vêtements, selon l’indice Kijiji de l’économie de seconde main publié par l’Observatoire de la Consommation responsable.

«Le principal argument dans l’achat de seconde main est toujours économique.»

On cherche la pièce unique qui va nous distinguer, on participe à la cause environnementale en consommant de manière responsable, on réagit au fast fashion… Mais le principal argument dans l’achat de seconde main est toujours économique, selon Fabien Durif.

«Il n’y a plus de profil typique de consommateur à l’achat de seconde main. Voilà pourquoi les plateformes en ligne et les friperies spécialisées se sont autant développées.»

La cohabitation des modèles d’affaires

À l’Armée du Salut dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, Georges, le superviseur, croit qu’une personne sur 200 environ achète dans le but de revendre dans les friperies spécialisées.

Au Village des Valeurs du quartier Hochelaga, Élodie, une superviseure qui y travaille depuis les deux dernières années, estime que «l’inflation des prix a suivi le cours normal du coût de la vie».

Fabien Durif, lui, est d’avis que les friperies «haut de gamme» et les magasins d’occasion ne ciblent pas les mêmes consommateurs.

Les friperies «haut de gamme» et les magasins d’occasion ne ciblent pas les mêmes consommateurs.

«Les friperies plus spécialisées sélectionnent certains types de produits et s’installent dans les quartiers plus aisés, tandis que les autres s’adressent à un circuit de distribution plus défavorisé.»

L’acte d’achat lui-même est aussi bien différent.

Quand on va au Renaissance, on encourage le parcours d’insertion des employés sur le marché de l’emploi, on diminue notre empreinte écologique, on favorise le système de valeurs de l’organisme à but non lucratif: l’acte est plus citoyen.

«Tout le monde peut cohabiter dans l’écosystème seconde main.»

Mais comme dans l’achat classique, le seconde main passe par tous les types de canaux de distribution et de budgets. Les gens fouillent sur les plateformes en ligne plus nichées, dans les friperies haut de gamme ou les gros centres de distribution, pour débusquer les meilleurs prix ou la marque qu’ils souhaitent porter.

«Tout le monde peut cohabiter dans l’écosystème seconde main, croit Fabien Durif. Il y a plein de modèles d’affaires.»

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