French Kiss

Je vais présumer que tout le monde l’a vue. La vidéo avec des inconnus qui se frenchent. Celle qui s’est avérée être une publicité, finalement.

Celle qui a perdu de son cuteness à cause de ça, pour certains. J’y suis pas arrivée, à moins l’aimer. Je la trouve prenante pareil. Je la trouve belle pareil. Paraît que ce sont de vrais inconnus. J’ai le goût de me laisser leurrer, un peu, d’y croire, d’omettre que. Parce que je trouve que c’est de l’humain dans ce qu’il a de beau, de vulnérable, de bin fragile. Surtout dans le juste-avant. Pis dans le juste-après. Le petit nerveux, le brillant dans les yeux. La nécessité de mettre quelques mots, de meubler un peu l’espace sul chemin entre les lèvres, de se regarder aussi, un petit moment. Deux étrangers, pas saoûls, qui doivent s’intimer de même ont besoin de se lier minimalement, sinon ce serait trop brusque, sent-on.

Ça m’a ramenée à un premier baiser ben particulier. Celui avec le père des p’tits. On avait 16 ans. On était un peu laids, mais on le savait pas. On s’était rencontré au Shermont. Son ami pis lui nous avaient prêté leur table de pool, le temps qu’ils fument une clope. Je me rappelle que je n’avais pas été capable de répondre de quoi quand ils étaient venus nous l’offrir. Du moins, pas de quoi de cohérent. C’est mon amie Caro qui avait géré la situation. J’avais les yeux flous, la yeule molle. Y’avait le temps qui s’était quasi arrêté, je n’entendais pu rien sauf peut-être une petite musique de marde dans ma tête. Musique qui accompagnait chacun de ses pas. Il semblait se déplacer dans un halo de lumière. Coup de foudre, toé.

Deux semaines plus tard, je suis allée chez lui. En plein milieu de la semaine. Sa mère avait fait des club-sanouiches. Son p’tit frère s’était fait suspendre de l’école. Le drame. Mais ce n’était pas vraiment de sa faute. Y’était tusuite devenu mon p’tit frère à moissi. Il l’est encore.

Fa’que. Après le souper, le futur père des p’tits pis moi, on est allé dans la cave pour écouter des épisodes de Beavis and Butt-head. Y’avait un divan vert pâte-à-dent. Sectionnel, le divan. Il avait approché une section devant la télé. Pour qu’on voit mieux, t’sais. Section que j’ai encore dans mon salon. Je m’étais assise. Pis là, il m’avait tout emballée dans une couverte de laine rose. J’pense que c’est la fois où on m’a emballée avec le plus de soin. J’ai encore ladite couverte, j’emballe les p’tits dedans, des fois. Il a mis la cassette dans le vidéo, s’est installé à côté de moi, ben collé parce qu’on n’avait pas vraiment d’espace sur notre section de divan vert. C’tait pas subtil, notre affaire, mais ça avait son charme. On écoutait attentivement ce qui se passait sur l’écran. Je suivais fuckall. Y’avait sa main qui avait pris la mienne, en-dessous de la couverte. Au-dessus, on faisait un peu nos innocents.

On riait, on commentait, j’me demandais en ta’ quand y’allait se décider à m’embrasser parce que c’tait la seule affaire que j’avais dans tête. J’avais le ventre tout noué. D’attendre, de savoir que ça s’en venait. C’tait une question de minutes, nécessairement. Parce que nos mains continuaient de se presser, de se tenir, de se dire « allôôôôô ». J’ai fini par me tanner, je finis toujours par me tanner, pis j’ai tourné ma face, incliné un peu la tête, y’a pas vraiment fini sa phrase, y s’est aussi approché pis Boom. En-fin. C’tait doux. Y’a pas eu de dents qui se cognaient, de salive qui erfoulait. Ça allait de soi. Cette impression qu’on s’était embrassé depuis toute la vie. Nos bouches se parlaient bien. Se sont parlées de même pendant presque 15 ans. Fou, pareil.

Tout ce qui se dit dans un baiser, autant celui qui se pose sul front que le gros french qui finit pas de finir. Pourtant, c’est de la peau sur de la peau. Ben. C’est fun de la peau sur de la peau, mais je veux souligner que c’pas comme deux dessus de mains qui se touchent, là. C’t’une peau qui ressent comme plus, qui pulse, qui permet aux corps de se papoter des affaires simples, mais avec pas de mots. Juste avec une impulsion, juste avec du plaisir. Pis, t’sais, ce moment où ça s’emporte, où ça déborde, où tu veux quelque chose de plus, mais c’pas clair ce que c’est. Faut juste que ça soit plus. C’bon, ça. Ça crie « encore ». Ça te fait croire que ça pourrait ne pas finir jamais-jamais. T’as les jambes un peu molles, un petit tremblant dans le fond de ventre. Le jeu aussi. Se retirer, laisser l’autre venir chercher, mordre. Une mécanique, tellement de possibles. De compositions, de lieux.

Pourquoi on passe pas nos journées à faire ça don’? Se bouffer la vie à coup de langues, de chaud, de cœurs qui battent plus vite pis toute. J’pense qu’on aimerait ça. J’pense que la viralité de la vidéo, c’est ça, qu’elle nous met dans face. Elle nous rappelle des premiers baisers, des baisers qui ont duré, ceux qui s’en viennent, mais on sait pas quand pis on hâte. Elle nous rappelle qu’on est mou quelque part, en-dedans, qu’on a de la place pour fondre, pour se laisser emporter. C’est fun, de savoir ça. Cela fait que. Je te souhaite ça, aujourd’hui pis demain pis tout le temps. French-kisser pis ressentir toute ton humanité.

Professeure de philosophie, cœur le kitsch et les années 80, essaie de faire du quelqu'un de sa progéniture. Déteste les demandes à l'Univers.

Du même auteur