Fourrer ou crosser ?

Ce texte est extrait du #28 spécial Escrocs, maintenant dans les kiosques.

Longtemps, l’équipe de rédaction d’Urbania a jonglé avec l’idée que le sujet du numéro précédent serait « les crosseurs ».

Le terme était-il bien choisi ?« Crosseur » semblait faire l’unanimité. C’est un gros mot bien gras et bien de chez nous qui a l’avantage d’être aussi imagé et coloré que les couvertures du magazine qui voulait le mettre à la une.

Je me suis tout de suite demandé si l’origine du mot « crosseur » ne venait pas de la crosse que tenait le Saint-Nicolas de mon enfance. Un rapide coup d’œil dans le dictionnaire m’a permis de découvrir qu’une crosse, c’est, et je cite quasi textuellement, « un long bâton pastoral d’évêque avec un bout recourbé ». Imaginez un peu ce qu’un homme d’Église peut faire avec sa crosse, mais là n’est pas le sujet de ce billet.

Ce qui est amusant avec les crosseurs, c’est qu’il y a ceux qui crossent les autres et ceux qui se crossent eux-mêmes. La crosse est donc toujours à portée de la main, et pas seulement parce que c’est un sport d’origine amérindienne répandu dans le Nord Est de l’Amérique qui fait surtout travailler les poignets. Encore une chose qu’on peut apprendre en tenant Urbania à deux mains. Que ceux qui n’ont jamais tâté de la crosse me jettent la première bière. Si vous n’avez pas crossé votre prochain, vous vous êtes au moins crossé tout seul dans votre chambre; on appelle ça de l’auto-crosse.Même si les crosseurs sont légion dans nos régions, le terme n’avait pas assez de fini et de vernis pour être le titre d’un magazine couché sur papier glacé. Nous avons donc mis les crosseurs à l’index. S’est ensuivi un débat linguistique qui a débordé la salle de rédaction. « Quand on se fait crosser, on se fait fourrer », a dit quelqu’un en serrant les fesses. Si l’effet n’est pas le même, le résultat, lui, est identique. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Nous n’allions quand même pas appeler le prochain numéro « spécial fourreur », même si les opulents bureaux de Toxa, l’éditeur d’Urbania, sont installés dans le quartier de la fourrure. Finalement, les instances urbaniales ont opté pour le mot « escroc », qui possède le chic d’être dans le dictionnaire et d’être compris de nos lecteurs parisiens du XVIe arrondissement.

L’étymologie d’escroc est édifiante… Le mot vient — vous m’excuserez, Messieurs Tomassi, Fava, Accurso et consorts — de l’italien. Scroccare, au pays de la mafia et de Sa Sainteté le pape, veut littéralement dire «décrocher». Les escrocs ont, c’est bien connu, les dents longues et les mains qui traînent dans les poches des autres. Parents du requin de la finance, ils nagent en eau trouble sans faire de vagues. «Escroc» est l’équivalent d’«aigrefin», à ne pas confondre avec l’aiglefin, qui est un poisson beaucoup plus doux que le requin.

Mais notre rédactrice en chef se voyait mal expliquer sur les tribunes radiophoniques — où elle excelle — le sens du titre « Urbania, numéro spécial Aigrefins ». Nous avons donc opté pour le cinglant « Numéro Escrocs ».

Ce qu’il y a de bien aussi avec un escroc, c’est que ça fait plus Westmount que Hochelaga-Maisonneuve, disons. Nous allions pouvoir fouiller dans les poubelles du pouvoir et brasser la marde des nantis.

Un finfinaud bilingue et adepte de jeux de mots a noté qu’« escroc » a l’essence, le son et le sens de « crook ». Ce qui, dans la langue de Earl Jones, veut dire « crosseur ».

Nous y revoilà donc.

Ce texte est extrait du #28 spécial Escrocs, maintenant dans les kiosques.

Du même auteur