Romain Lasser

Foule sentimentale : prendre le thé avec l’amant de mon chum

Ou le plus gros mindfuck de ma vingtaine.

Foule sentimentale: une série de témoignages portant sur ce qu’il y a de beau (ou non) dans les relations. Aujourd’hui, Eden Fournier raconte les débuts de son nouveau script amoureux. 

La première fois que j’ai vu Babe, j’ai pensé que c’était un bon gars. Un bon gars, mais pas le genre de gars que j’aurais daté en décembre 2015.

Deux semaines plus tard, il débarquait chez moi avec sa guitare, ses scénarios et un sac de vêtements qui aurait pu appartenir à feu mon grand-père (j’ai appris plus tard que le cardigan que portait Babe avait justement appartenu au sien). C’était officiel : nous étions colocs.

Jeunes adultes « en transition » — lui, un acteur de théâtre courant les auditions, et moi, une étudiante ayant abandonné sa session universitaire —, nous avions beaucoup trop de temps à tuer et pas mal trop de mètres carrés à parcourir dans notre grand 6 ½ du Plateau. Nous ne nous doutions pas qu’un rêve érotique (le mien) et un message texte pas subtil (le sien) allaient faire converger nos trajectoires respectives. Pourtant, un matin de janvier 2016, j’ai réalisé que l’amant ayant habité mon rêve, la nuit précédente, n’était ni Jim Morrison, ni un autre chanteur avec des pantalons en cuir vraiment tight, mais bien Babe : un garçon grand, mince, androgyne, aux longs cheveux bouclés.

Fuck. J’avais un kick sur mon coloc.

Désemparée, j’ai expliqué la situation à un ami gai qui m’a confirmé que Babe était en effet hot (cet ami insiste bien sur le h de hot parce qu’il est Américain). Après avoir laissé dégouliner mon anxiété sur le plancher du bar où nous nous trouvions, il m’a également confirmé que le message texte que je venais de recevoir de la part de mon coloc semblait être une blague (sans punch) signifiant : « If you’re down, I’m down to fuck (you). »

« Ça fait longtemps que tu as envie de moi ? », « As-tu déjà rêvé à moi ? », « T’es-tu déjà touché en pensant à moi ? ». Babe a répondu par l’affirmative à toutes mes questions.

Deux heures plus tard, je me suis retrouvée assise, dans le noir, sur le lit de Babe. Il ignorait à ce moment qu’il avait récemment décroché le premier rôle de mes fantasmes nocturnes. Après l’avoir laissé s’enfarger dans ses explications quant à la signification du message texte qu’il m’avait envoyé, je lui ai demandé : « Okay, but do you want to fuck me ? ». « Yes. » Oui.

Il avait dit oui. Mon intérieur a immédiatement pogné en feu. Confiante, j’ai poursuivi mon interrogatoire : « Ça fait longtemps que tu as envie de moi ? », « As-tu déjà rêvé à moi ? », « T’es-tu déjà touché en pensant à moi ? ». Babe a répondu par l’affirmative à toutes mes questions.

* * *
Mars 2018.

Je reconnais Chris dès qu’il met le pied dans la maison de thé. Timide, mais souriant: c’est le même gars que sur la photo collée au frigidaire des parents de Babe (sauf que sur ce cliché, il fait la promotion d’une extravagante comédie musicale du temps des fêtes).

Chris, c’est un acteur/musicien queer de Toronto. On ne s’est jamais rencontrés auparavant, mais il a pas mal entendu parler de moi. Et moi, de lui. Pas étonnant : Chris est l’amoureux de Babe, mon chum.

Je prends un thé avec lui, parce qu’après y avoir réfléchi, j’ai conclu qu’il serait moins étrange de rencontrer l’autre personne que mon chum aime, que de nier son existence.

Babe et moi nous fréquentons depuis deux ans. Nous avons choisi, ensemble et dès le début, la non-monogamie. De mon côté, je venais tout juste de mettre fin à une relation monogame au sein de laquelle je ne me reconnaissais plus. Il n’était pas question que la sexualité de mon nouveau chum m’appartienne, et vice versa.

En effet, notre société en est une valorisant l’engagement envers une seule personne, la discipline et l’étroite surveillance de nos sentiments amoureux. Pourtant, Chris et moi parlons de tout et de rien. On discute également de la douce awkwardness provoquée par le fait d’avoir le même chum…

N’empêche, tout était à construire puisque ni Babe ni moi n’avions été en couple ouvert auparavant. J’avais l’impression de manquer de repères et j’ignorais comment expliquer à mes amis que oui, mon chum et moi couchions avec d’autres personnes et que oui, nous nous aimions profondément. Aujourd’hui encore, les modèles de relations polyamoureuses se font rares dans les médias (une exception notable serait le remake de She’s Gotta Have It de Spike Lee) et, malgré les exemples de relations non monogames présentés au sein des ouvrages-phares The Ethical Slut et Opening Up, ceux-ci renvoient généralement aux relations amoureuses de la génération X ou de celle de mes parents.

Ayant été amoureux d’autres personnes depuis le début de notre relation, Babe et moi nous décrivons maintenant comme poly ou polyamoureux, plutôt que « couple ouvert ». Bien que je ne m’affiche pas comme monogame, j’évite de mentionner la configuration atypique de mon couple au travail ou en famille, afin de ne pas devoir me justifier.

Toujours est-il que pour plusieurs, l’idée de prendre le thé avec l’amant de son chum semble aussi l’fun que de se faire frapper — puis rouler dessus, à reculons — par un char. En effet, notre société en est une valorisant l’engagement envers une seule personne, la discipline et l’étroite surveillance de nos sentiments amoureux. Pourtant, Chris et moi parlons de tout et de rien. On discute également de la douce awkwardness provoquée par le fait d’avoir le même chum…

De la musique classique enveloppe notre conversation. Chris m’avoue s’être demandé à plusieurs reprises s’il n’était pas censé éprouver de la jalousie à mon égard. Je lui révèle ressentir la même chose et nous nous rendons compte, au final, qu’être sereins avec la configuration de nos sentiments amoureux est l’aspect de notre relation qui nous angoisse le plus.

* * *

Bien qu’à la source du plus gros mindfuck de ma vingtaine (à l’exception de la fois où je me suis retrouvée à boire du whisky en regardant l’American Church Channel en Iran), ma rencontre avec Chris s’est révélée l’une des plus libératrices, voire cathartiques, que j’ai vécues.

Il y a quelques années à peine, je n’aurais pu concevoir comme une alliée la personne dont était amoureux mon chum. Or, s’il y a quelqu’un qui comprend le frisson amoureux me parcourant lorsque je revois Babe après une longue semaine; la frustration liée à l’éparpillement de Babe; ou encore la chaleur m’habitant, lorsqu’entremêlée dans les bras de Babe, c’est Chris.

Aujourd’hui, j’ai la ferme conviction qu’il est possible — et même souhaitable — d’éditer les scripts amoureux et d’en incarner de nouveaux.

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