Amélie Grenier

Foule sentimentale : je suis artiste émergent (et travailleur du sexe)

Conciliation travail-création.

Foule sentimentale: une série de témoignages portant sur ce qu’il y a de beau (ou non) dans les relations humaines. Aujourd’hui, un lecteur témoigne de sa décision de devenir travailleur du sexe.

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J’ai déjà donné ma démission par téléphone à un ancien patron, en faisant les cent pas devant la boutique où je travaillais, juste avant un shift qui me stressait à mort.

Ce jour-là, j’avais échoué à me faire remplacer pour une gig qui m’était tombé dessus dernière minute.

À coups de supplications, d’échanges de quarts de travail, de congés sans solde, j’avais réussi à jongler tant bien que mal avec une vie diurne de commis d’épicerie et une vie nocturne de gigueux de bars et tavernes. J’épuisais tous mes moyens, exaspérais mes supérieurs et jamais vraiment ne regagnais les heures que je larguais à droite et à gauche.

Pauvre, exténué et angoissé, ma démission a ouvert une grosse fenêtre sur ma poitrine. Je respirais enfin, malgré mes finances compromises.

Mon plan était celui-ci : me croiser les doigts, prier pour que la journée soit tranquille et la boutique déserte. Suggérer mon départ hâtif. Prendre un taxi jusqu’au local de pratique, quérir mes instruments, repartir illico vers la salle de spectacle. Donner un concert moyen, sans soundcheck ni tambour, ni trompettes. Remballer, regagner au plus vite le local dans l’espoir de me mettre au lit assez tôt et dormir un peu avant une autre journée de travail.

Pauvre, exténué et angoissé, ma démission a ouvert une grosse fenêtre sur ma poitrine. Je respirais enfin, malgré mes finances compromises.

Des démissions pareilles, j’en ai vu des tonnes. On est probablement les moins fiables des employés. Les musicien.nes sont des malmeneurs de day job. Le mot se passe dans le milieu. Je sais d’ailleurs que mon ancien patron n’en engage plus. La vie d’artiste en est une d’équilibre. Trouver le gagne-pain le plus payant et le moins mobilisant, les employeurs les plus chill, les vacances les plus faciles à booker. Mon équilibre à moi, je l’ai trouvé grâce au travail du sexe.

L’idée m’est venue par des ami. e. s déjà dans le milieu. Il a d’abord fallu que la chose ne soit plus un tabou dans ma tête. Oublier les clichés croisés dans les fictions populaires. Faire fit de la nature interlope du métier. M’assouplir les principes, me solidifier les reins et me lancer en terrain inconnu.

J’ai vu mon premier client moins de 6 heures après avoir publié ma première annonce. Une tâche anodine, un geste commis tous les jours, seul ou accompagné. Après 30 minutes et 200 dollars, au moment d’embarquer dans un taxi déjà payé pour revenir chez moi, j’ai compris que ma vie ne serait plus la même.

Le travail du sexe est dangereux. Je texte toujours l’adresse de mon lieu de travail à une personne de confiance. Un client m’a déjà ghosté au moment de payer. Un autre m’a refilé tous les petits amis qu’il n’aurait jamais osé refiler à un partenaire régulier.

Le travail du sexe n’est pas glamour. Le travail du sexe est dangereux. Je texte toujours l’adresse de mon lieu de travail à une personne de confiance. Un client m’a déjà ghosté au moment de payer. Un autre m’a refilé tous les petits amis qu’il n’aurait jamais osé refiler à un partenaire régulier. Les entrées d’argent sont instables. Il est certain que les conditions sont meilleures pour les hommes. Moins de compétition, mais aussi, et évidemment, moins de sexisme ordinaire.

Le travail du sexe est un travail comme les autres, c’est là où je veux en venir. Bien sûr, il n’est pas pour tout le monde. Il faut aimer le sexe (beaucoup). Il fait aimer les gens (beaucoup). Avoir l’esprit ouvert. Se débrouiller en relation d’aide. En revanche, selon le tarif et le coût de la vie, il est possible d’arriver en travaillant moins d’une dizaine d’heures par mois. Les horaires sont flexibles, les clients, choisis avec discernement et prudence… quand c’est un luxe dont on peut bénéficier; je suis conscient que tout le monde ne bénéficie pas des mêmes libertés.

Le métier souffre des mêmes inégalités que le reste du marché du travail : différentes conditions pour différentes identités. Mon expérience n’est évidemment pas la même que pour une personne racisée et/ou trans. Les motivations et contextes de travail de mes collègues sont multiples et il n’y a pas de cadre fixe pour nous englober.

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Mon occupation est paradoxale. Certains débiteurs s’intéressent au reste de ma vie.

« Je suis un artiste ».

On me donne alors des liasses de billets avec un mot d’espoir, le souhait bienveillant que je retourne à ma guitare, à la scène, en tournée; que ma musique se diffuse au grand bonheur de mon portefeuille. Il est de ces clients bien intentionnés qui espèrent ne plus trouver mon profil dans les moteurs de recherche.

À ce jour, peu d’ami. e. s sont au courant de mes activités. Je dévoile le secret goutte à goutte. À priori, une certaine peur m’habite : me buter à la désapprobation et au jugement. Avant chaque annonce, je dois ignorer un certain vertige. Je saute et me confie. J’ai la chance d’être bien entouré. « Prends-tu bien soin de toi? » « Es-tu prudent? » « Es-tu heureux ainsi? » Premières questions inquiètes. Ensuite vient l’accolade, un geste tendre qui me valide.

L’idée est avalée plus facilement par les musicien.nes qui comme moi luttent pour une vie décente. Elle a peut-être été contemplée dans l’urgence, parmi une panoplie d’options.

Cette semaine, j’ai une date de concert qui m’est tombée dessus, oh surprise, à dix jours d’avis. Je ne me suis pas demandé quel patron j’allais décevoir. Je ne me suis pas demandé à quel collègue quémander un remplacement. J’ai dit oui, sans arrière-pensée. Je suis artiste et travailleur du sexe; ma vie n’est plus la dysphorie qu’elle a déjà été.

Illustration: Amélie Grenier

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