« Fils de p*** » : une insulte vieille comme ta mère

Qu’est-ce que nos mères ont ben pu faire pour qu’on s’attaque à elles comme ça ?

Les Français disent « nique ta mère » et « fils de pute » ; les Anglais, « motherfucker » et « son of a bitch » et les hispanophones, « hijo de puta ». Au Québec, on dit « enfant de chienne » ou « bâtard ». Les insultes liées à la mère existent dans plus de 60 langues à travers le monde. Pourquoi ? On a trouvé des réponses.

ORIGINALEMENT PARU DANS LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

Quand j’avais neuf ans, je me suis chicanée avec mon voisin Julien, qui ne voulait pas me rendre mon frisbee. « Aweille, donne-le-moi, faut que j’rentre souper ! Donne ! C’est à moiiiiiiiii ! »

Ces arguments ayant échoué, je me suis tournée vers la solution de dernier recours universelle de tous les enfants, qui avait toujours fonctionné jusque-là : « Donne-le-moi ou bien je vais le dire à ma mère ! »

« Meh, ta mère ? ’Est conne ! », a répondu Julien en s’esclaffant.

Je me souviens encore de mon souffle coupé, des larmes brûlantes qui me sont montées aux yeux, de mes joues en feu et de ma course sanglotante vers la maison.

Le p’tit criss, comment a-t-il osé ? Ma mère, c’est la plus belle, la plus douce, la plus gentille, la plus intelligente, la plus aimante. Personne a le droit de s’attaquer à cette déesse d’amour et de sécurité. À neuf ans, me faire dire que ma mère était conne, c’était franchir une ligne taboue, c’était descendre au plus bas, c’était un crime grave.

C’est pas juste à moi que ça fait mal. Dans beaucoup de cultures, insulter la mère constitue l’offense suprême. Qu’est-ce que ça vient chercher, quand on s’en prend à notre mère? Pis qu’est-ce que nos mères ont ben pu faire pour qu’on s’attaque à elles comme ça?

Babylone, berceau des blagues de mère

Ce qui est fascinant, c’est qu’on s’insulte la maman depuis la nuit des temps. La plus vieille joke de mère connue date de 3 500 ans. C’est un jeune étudiant babylonien qui l’a inscrite sur une tablette de pierre et elle va comme suit :

« … de ta mère, est par ce ou celui qui la fourre. De qui ou de quoi s’agit-il? »

Bon, il s’agit d’une blague sous forme de devinette malheureusement incomplète et je l’ai traduite grossièrement. Si on essayait de la compléter, ça pourrait donner quelque chose comme :

« Le seul paquet qui fait le bonheur de ta mère vient de celui qui la fourre. De qui s’agit-il ? Du facteur. »

OK, il n’y avait pas de système postal à Babylone, mais vous comprenez ce qu’on veut dire.

À Athènes, à partir de -451, pour avoir des droits civiques et politiques, on devait être l’enfant légitime d’un citoyen et d’une fille de citoyen athéniens. Les mères sont ainsi devenues des cibles de choix pour les orateurs de tribunaux. Remettre en question les origines de la maman d’un adversaire, c’était grave, parce que si ta mère ne correspondait pas à ces critères, tu ne valais pas ben ben plus qu’un esclave.

Au Moyen-Âge, la littérature arabe offre un impressionnant florilège d’insultes maternelles. Tenez, le rhétoricien Al-Jahiz (mort en 868 ou 869) a raconté un échange injurieux entre deux hommes où, lorsque le premier demande au second ce que contient son panier, celui-ci répond : « La plotte de ta mère. » Stay classy, Al-Jahiz.

Plus tard, les Anglais ont pu se délecter des insultes denses et maniérées de Shakespeare. Par exemple, voyez cet extrait de Titus Andronicus :

Démétrius

Malheureux! qu’as-tu fait?

Aaron

Ce que tu ne peux défaire.

Chiron

Tu as perdu notre mère!

Aaron

Ta mère, malheureux, je l’ai gagnée!

Oh snap!

Vierge, mère ou putain?

En explorant ainsi l’étonnante diversité des insultes à travers le monde et à travers l’histoire, on en vient à se demander ce qui peut bien courroucer ainsi l’Homme lorsqu’on attaque sa mère.

C’est que la femme a de tout temps été considérée comme la propriété de l’homme, qu’elle soit fille, épouse ou mère, estime Francine Descarries, professeure au département de sociologie de l’UQAM et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes. S’attaquer à la mère, c’est souiller la propriété de l’homme. Et comme ce climat misogyne est encore latent aujourd’hui, ce genre d’insulte est naturellement resté dans le langage.

 

Quand on insulte la mère d’un homme, on s’attaque à ses possessions, au même titre que ses vêtements ou sa maison.

Donc, quand on insulte la mère d’un homme, on s’attaque à ses possessions, au même titre que ses vêtements ou sa maison. Et pour en rajouter une couche, on suggère un comportement sexuel débridé. Parce que depuis des milliers d’années, l’honneur de la famille entière repose sur la vertu de la femme. Elle doit avoir une conduite irréprochable, en tout temps. La pureté de la descendance repose sur la capacité de la femme à préserver sa virginité jusqu’au mariage, puis à produire des enfants, explique Francine Descarries.

Ainsi, suggérer que la mère d’untel a des comportements immoraux, c’est s’attaquer directement à son honneur et à celui de sa famille, c’est remettre en question son appartenance même à la société dans laquelle il doit faire sa place. Et comment un homme peut-il faire sa place dans un monde patriarcal? En affirmant sa virilité.

« Ta mère est plus virile que moi »

Comme l’insulte sert à déclarer sa supériorité sur l’autre, on la retrouve souvent au cœur des rituels d’affrontement. Au Moyen-Âge, les batailles des Anglo-Saxons débutaient généralement par une salve d’insultes envers les mères des ennemis. D’où la fameuse tirade du chevalier français dans le film Monty Python and the Holy Grail : « Ta mère était un hamster et ton père sentait le sureau ! »

Plus récemment, les rap battles, des compétitions entre rappeurs où deux adversaires s’injurient en rappant devant un public, sont un exemple intéressant. « Les jokes de mère, c’est un peu le degré zéro du rap battle », explique l’artiste hip-hop et rap-battler Jeune Chilly Chill.

 

L’idée du père absent et de la mère omniprésente est souvent là dans le hip-hop, poursuit-il. Faque le fait d’attaquer la mère de quelqu’un, c’est… C’est ce que t’as de plus précieux, dans le fond, ta mère.

 

Le hip-hop s’est développé entre autres dans des communautés où il y a beaucoup de mères monoparentales. Pour passer dans le monde des hommes, les garçons doivent démontrer leur virilité. « L’idée du père absent et de la mère omniprésente est souvent là dans le hip-hop, poursuit-il. Faque le fait d’attaquer la mère de quelqu’un, c’est… C’est ce que t’as de plus précieux, dans le fond, ta mère. C’est ta source de sécurité. »

En plus de slutshamer cette ultime oasis, on peut aussi laisser planer l’idée d’inceste.

Suggérer qu’un jeune homme fornique avec sa maman (« nique ta mère »), c’est viser directement sa virilité, c’est affirmer qu’il n’est pas un vrai homme puisqu’il ne s’est pas affranchi du cocon familial.

Quand l’insulte tourne à la blague

Par extension, les blagues de mère sont devenues un standard en humour. Suivant le principe humoristique de supériorité, où on rit d’un gag parce qu’on se sent supérieur à la cible, on cherche à provoquer le rire ou la surprise en créant une image qui ridiculise le sujet de la blague (la mère de l’adversaire) tout en insultant la cible (l’adversaire).

La formule classique fait appel à des jeux de mots ou des figures de style comme l’exagération ou la comparaison : « Ta mère est tellement laide qu’elle fait débander son dildo » (blague volée au rap-battler Chacalcolik).

La chaîne de télé américaine MTV a même déjà produit, en 2006, une émission de rap battle qui s’appelait Yo Momma, dans laquelle deux adversaires s’affrontaient à coup de blagues-insultes visant leurs génitrices respectives.

Par contre, dans ce contexte, la charge sémantique est devenue de moins en moins importante et ce sont la verve, l’esprit et l’éloquence des participants qui étaient désormais considérés. « Souvent, la joke finit par être plus à propos du jeu de mots que t’as fait qu’à propos de la mère », explique Jeune Chilly Chill.

Et au Québec ?

Ici, les insultes font plus souvent allusion à la religion, au sexe ou à la scatologie. Mais dans la catégorie « maman », il y a quand même « bâtard », qui fait implicitement allusion à l’infidélité de la mère. Et l’occasionnel « enfant de chienne », qui semble être une traduction de « son of a bitch » et qui compare la mère à un animal.

 

Dans la catégorie « maman », il y a quand même « bâtard », qui fait implicitement allusion à l’infidélité de la mère. Et l’occasionnel « enfant de chienne », qui semble être une traduction de « son of a bitch » et qui compare la mère à un animal.

Ce n’est pas nouveau de comparer des femmes à des bêtes considérées comme inférieures à l’homme (chienne, vache, poule, chatte), ou dont on a peur (cougar, panthère, vipère). Suzanne Zaccour et Michaël Lessard en sont bien conscients, étant donné qu’ils ont dirigé la rédaction du Dictionnaire critique du sexisme linguistique, récemment publié aux Éditions Somme toute. Selon eux, le sexisme est beaucoup plus présent qu’on le croit dans notre langue et les insultes liées aux mères n’en sont qu’un exemple. Ainsi, certains mots et expressions sont utilisés de façon si anodine qu’on en oublie la portée sexiste. Par exemple, l’épithète « maternel(le) » apposée à certains noms (langue maternelle, école maternelle) témoigne de l’imposition de la charge de travail familiale aux mères.

Au final, force est de constater que la logique patriarcale de possession est encore bien vivante, et que la virilité se définit encore trop souvent à partir d’un objectif de domination. Alors, qu’elles soient devenues des blagues anodines ou qu’elles provoquent des conflits, les insultes sur les mères continueront d’être présentes dans les rapports entre hommes tant et aussi longtemps qu’ils considéreront leurs filles, leurs femmes et leurs mères comme des possessions. Pis ça, ben c’est un peu plate. Mais pas autant que ta mère.

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