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Vraiment, je vous l’assure, cette pauvre veuve a donné bien plus que tous ceux qui ont mis de l’argent dans le tronc. Car tous les autres ont seulement donné de leur superflu, mais elle, dans sa pauvreté, elle a donné tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre.
Marc 12:43-44
Imaginons Alice et Bérénice, deux finissantes d’une prestigieuse maîtrise en gestion des affaires. Elles ont du talent, la même éthique de travail, le même âge, sont issues de la même classe sociale, ont les mêmes obligations financières et familiales, etc. Alice est animée par le désir de s’impliquer auprès de sa communauté, et son diplôme en main, elle se joint à une petite association caritative qui protège la veuve et l’orphelin.
Bérénice, elle, commence plutôt sa carrière dans un grand bureau de services financiers.
Vingt ans plus tard, les efforts d’Alice sont couronnés de succès. Elle a été nommée PDG de son association caritative, qui est aussi devenue l’une des principales dans son domaine d’action. Jusqu’à ce qu’un jour, un scandale éclate – une demande d’accès à l’information révèle qu’Alice touche un salaire annuel de… 250 000$ par an.
Du jour au lendemain, Alice devient une paria. Quelle hypocrite! Quelle voleuse!
S’octroyer 5 fois le salaire moyen à même des dons destinés à la veuve et l’orphelin! Une photo peu flatteuse d’elle se retrouve en une des journaux et son conseil d’administration se retrouve forcé de la remercier dans le déshonneur.
Bérénice a aussi vu ses efforts être couronnés de succès. Elle a rapidement grimpé les échelons du monde de la finance pour devenir la principale associée d’un grand cabinet d’investissement. Bérénice travaille un horaire de fou pour garder sa boîte sur pied, et reçoit un salaire de 2 500 000 $ par année en plus des primes. Suite à une prise de conscience, elle décide de faire un don de 250 000 $ à l’organisme caritatif d’Alice.
Bérénice est aussitôt célébrée. Quelle sainte! Quelle générosité!
Donner un si gros montant à la veuve et à l’orphelin! Une photo professionnelle d’elle souriante et confiante fait la une de tous les magazines d’affaires, et la publicité additionnelle lui attire une toute nouvelle gamme de clients.
En termes économiques, c’est pourtant l’inverse.
Rappelons-nous qu’on présume ici qu’Alice et Bérénice étaient, à toutes fins pratiques, la même personne au départ. Alice aurait eu le même succès dans les services financiers et Bérénice auprès de l’organisme communautaire. Alice avait donc le potentiel économique de gagner 2.5 millions par année, mais a plutôt choisi de se consacrer à la charité et de recevoir un salaire annuel d’un dixième de ce montant.
Pour Alice, ça équivaut à faire un don de la différence entre son salaire potentiel et celui qu’elle reçoit réellement… un don annuel effectif de 2 250 000 $ par année.
Alice « donne » donc 2 millions $ de plus que Bérénice – chaque année!
Pourtant, Alice est vilipendée et son travail à titre de gestionnaire est remis en question.
De son côté, Bérénice, dont le don n’équivaut qu’à un huitième de celui d’Alice, est pratiquement canonisée.
Est-ce que le but de cette chronique, est de vous dire que si vous étiez vraiment de bonnes personnes, vous lâcheriez tous.tes vos jobs pour aller travailler pour des miettes dans le communautaire? Peut-être un peu… Mais comme cette proposition n’est en aucun cas réaliste (et je suis le moins bien placé pour la faire), ce n’est pas l’objectif premier, non.
Le but, c’est plutôt qu’on arrête une fois pour toutes d’imposer à ceux et celles qui travaillent dans le communautaire les mêmes standards économiques que des nonnes qui ont fait le vœu de pauvreté. Comme nous le démontrent Alice et Bérénice, c’est pas juste un non-sens économique, c’est aussi (et surtout!) un non-sens social, que de s’imaginer que ceux et celles qui se dévouent au bien des autres devraient le faire à leurs dépens – surtout quand on applaudit aussi fort le fait de donner.