Laurent Pinabel

Fable de l’hôpital psychiatrique Louis-Hippolyte Lafontaine

Le Chien est debout à côté de mon lit. C’est un homme pas très grand, pas très heureux non plus. Il ne vient pas me voir souvent. Il n’a pas de temps à perdre avec moi : il est directeur de quelque chose. Mais ce midi il est là, devant moi, et il me regarde de haut, du haut de toute sa condescendance. Il a dans les yeux une colère inutile, dans la bouche un jappement mécontent. J’ai dû faire une bêtise.

C’est peut-être le Jell-O. Sur le mur. Qui coule jusqu’au plancher. Comme des bouts de cerveau explosé, de la tapisserie au sang suintant.
Je suis tanné du Jell-O rouge.
J’ai fait une crise.

– Tu as encore fait une crise, me dit le Chien.

Il me sourit comme on sourit à un poisson, bêtement, juste parce qu’il sait qu’il est plus fort que moi, plus grand que moi, meilleur que moi. Il me sourit parce qu’il sait qu’il peut me flusher, d’une signature, m’écraser, d’un twist de talon. Il me sourit d’aquarium, et moi je garde la bouche ouverte sans faire un bruit.

– Qu’est-ce qu’on va faire avec ça? me demande-t-il.

Je ne réponds pas. Nettoyer? Dans ma tête, c’est la réponse : on va nettoyer. Mais je ne pense pas que c’est ce qu’il veut entendre, alors je me tais. Il continue de sourire, et il hoche la tête, découragé. Il soupire.

Ça fait un an ou deux que je suis enfermé ici. Les moments sont flous, comme la lumière dans la fenêtre. Le passé est malaxé, il y a dans mon jus d’existence un peu de futur, du présent pas épicé, des souvenirs incertains. Un an ou deux, peut-être un mois mais je ne crois pas. Chaque midi, on met sur mon plateau ce petit bol en papier rempli de Jell-O à saveur de rouge.

Je me décide enfin à parler.

– C’est parce que… C’est juste que…
– Quoi?
– C’est toujours…
– C’est toujours quoi?
– Rien. Je peux nettoyer, si vous voulez.

Je ne devrais pas parler. Je ne sais jamais quoi dire.

Le Chien regarde par la fenêtre. Dans le stationnement, en bas, son nouveau jouet à pneus attend que la journée se termine. Elle lui a coûté 89 000$, m’a-t-il dit l’autre jour, pour me rappeler qu’il avait plus d’argent que moi, que je ne pourrais même pas m’acheter une brouette, moi. Et que même si je pouvais, je ne pourrais pas m’en servir ailleurs que dans ma chambre. Et encore. Une BMW, rouge, grosse. Je l’ai regardée longtemps hier par la fenêtre.

Le Chien soupire encore. Peut-être aurait-il préféré qu’elle soit noire.

La porte de ma chambre s’ouvre. C’est la Vache. Elle rumine.

– Bon, qu’est-ce qu’il a encore fait? demande-t-elle au Chien.
– Devine…
– Ça devient grave, là. Faudrait peut-être faire quelque chose?
– J’y pense, j’y pense. Je vais en glisser un mot à docteur Berthiaume.
– Parce que ça fait trois fois cette semaine…
– Je sais…

Ils se parlent comme si je n’étais pas là.

Je n’ai jamais vu la Vache sourire. Elle doit avoir cinquante ans et des problèmes d’estomac. Je ne l’ai jamais vue sans gomme dans la bouche, non plus. Pour l’haleine, j’imagine. Elle mâche avec bruit, comme si sa vie en dépendait, et parfois sa mâchoire s’enfarge, et ça fait crac, et elle porte sa main à sa joue pendant une seconde.

Elle ne me parle pas beaucoup. Elle fait son travail, parfois à moitié. Un repas, un oreiller, quelques instruments sur ma peau, elle me surveille comme une caméra. Des fois j’aperçois ses yeux dans la petite vitre dans la porte. Quand ça arrive, j’essaie de bouger doucement, pour la rassurer. Parce que si je fais semblant de dormir, elle entre pour voir si je suis mort, et je préfère qu’elle n’entre pas. Il y a assez de moi qui ne souris pas ici.

Mardi dernier, c’est étrange, la Vache était loquace. Elle m’a parlé pendant une demi-heure du voyage à Cuba qu’elle allait faire. Repos total, a-t-elle dit, loin de l’hôpital pendant toute une semaine, au soleil, sur le sable. «Avec mon mari, mais quand même.» Elle parlait vite, comme si elle avait mille choses à dire, et pourtant, après m’avoir dévoilé que c’était un tout compris, l’information s’essoufflait. Elle m’a tout de même décrit le tout qui était compris. Le logement, les repas, les drinks, la plage. Elle essayait même de sourire, je crois, mais en vain.

Elle va prendre l’avion. Je n’ai jamais pris l’avion.

Ce soir-là, j’ai regardé le ciel longtemps par la fenêtre.

Le Chien et la Vache continuent de parler, et ça ne m’intéresse pas. Je m’endors. Puis je me réveille. J’ai dû dormir une demi-heure, parce que les rayons du soleil sont rendus à mes pieds. Il doit être une heure et quart. J’ai les orteils qui brûlent.

C’est le Cochon qui m’a réveillé, en me tapotant l’épaule. Il a déplacé la chaise du coin, l’a approchée de mon lit. Sur le dossier de la chaise, il y a une fissure dans le vinyle et on voit la mousse jaune devenir de moins en moins jaune, de plus en plus brune. Le Chien et la Vache ne sont plus dans la pièce. Il n’y a que le Cochon, assis à mes côtés. Il est psychiatre mais il ne porte pas de lunettes. Je le vois presque tous les jours, dans son bureau, troisième porte à gauche, mais je n’ai pas le droit d’y aller tout seul, la Vache doit m’y accompagner. Cet après-midi, c’est lui qui est dans ma chambre, mais ça ne change rien à son attitude. Il a l’air sombre et se gratte l’oreille avec la pointe de son crayon, un tic qu’il traîne depuis l’école secondaire. Quand je suis arrivé ici, il m’a raconté son enfance, pour gagner ma confiance. Il ne m’a pas dit que c’était pour ça, mais j’ai tout de suite compris.

Il a eu une enfance difficile. C’est pour ça qu’il se gratte l’oreille avec la pointe de son crayon. Une histoire de fille, une petite blonde qui l’a rejeté à répétition, et soudainement l’oreille s’est mise à lui piquer, dans un cours de mathématiques. J’aime bien parler avec le Cochon. Le seul problème, c’est qu’il ramène toujours tout au sexe. Alors que moi, le sexe… Seul dans ma chambre, avec les yeux de la Vache dans la petite fenêtre dans la porte chaque cinq minutes… Pourtant, le Cochon veut toujours que je lui parle de ça. De ce que j’ai vu, de ce que j’ai fait, quand j’étais petit, hier, toujours, tout le temps. Il veut que la source de mes problèmes soit là. C’est ce qu’il dit. Que tout doit être là. Dans le sexe.

Moi je pense plutôt que ça l’excite. Le mois passé, alors que je lui inventais une petite histoire épicée, juste pour lui faire plaisir, il s’est mis à me raconter sa soirée de la veille. Il m’a dit que c’était pour voir si ça suscitait des réactions chez moi, mais je ne l’ai pas cru. Je crois qu’il avait besoin de partager. Il a partagé.

C’est fou, tout ce qu’il a fait à cette prostituée.

Ce soir-là, j’ai regardé le vide longtemps par la fenêtre.

Et maintenant il est là, juste à côté, et il prend des notes, mais je ne parle même pas. Il fait oui de la tête, et je ne connais même pas la question.

– On va essayer quelque chose avec toi. Un nouveau traitement.
– Un traitement?
– Oui. C’est totalement sans danger, et on pense que ça pourrait beaucoup t’aider. C’est un traitement d’électrochocs, tu en as peut-être déjà entendu parler…
– Des électrochocs?

Je ne veux pas. Je ne veux pas. Je disparais.

Quand je reviens, je ne peux plus bouger. Mes mains sont attachées. Je suis sur une chaise roulante. Je ne sais pas ce qui s’est passé, tout était noir, pendant deux secondes ou deux jours. Ça arrive tout le temps. C’est tout le temps comme ça. Quand je me fâche, je disparais nulle part, tout devient noir.

J’ai mal à l’épaule, comme si je m’étais battu. Il y a un nouveau trou dans le mur, à gauche.

Je fixe le trou, pour éviter le regard du Cochon. Le mur est jaune. Je cligne des yeux, et il est jaune luisant. Je cligne encore, il est doré. En or, en fait. Les murs de ma chambre sont en or. Il y a un tableau accroché, je le remarque parce qu’il n’est pas tout à fait droit. C’est un Renoir. L’original. J’aime bien Renoir.

Il doit être 15 h. L’ombre des barreaux qui m’empêchent de sauter en bas, en forme de logo Chanel, rejoint mon oreiller. De plumes.

Devant moi, le Cochon est habillé en domestique. Je n’avais pas remarqué. Il cire mes souliers. Et la Vache, à ses côtés, sent bon. Je suis bien. Cette camisole de force Armani est plutôt confortable, finalement. Et je pourrais m’habituer à cette chaise roulante Bugatti à double suspension.

– Un peu de champagne avant les électrochocs?
– Volontiers.

La Vache verse doucement une gorgée dans ma bouche, et ça fait pétiller tout le bonheur qu’il y a en moi. Elle est belle, elle sourit, et son décolleté me fait bander.

– Jell-O au caviar?
– Volontiers.

J’ai la plus belle vie du monde.

Je sais bien qu’il n’y a rien de vrai. Que tout est dans ma tête. Je fais exprès. Je m’imagine tout ça, tout seul. Je veux tellement voir ces choses magnifiques, les sentir, que je les crée autour de moi. Mon confort, ma vie, je les invente, et ça me rend heureux. Changer la peinture jaune en or, inventer un tableau, boire du champagne de robinet, creuser un décolleté, ça me fait du bien. Ça me réchauffe. Je sais que c’est faux. Pour eux, c’est faux. Mais pour moi, c’est vrai. Je regarde le Cochon, et le malheur qu’il traîne derrière lui, et je le plains. Il n’est plus capable de fantasmer, plus capable d’imaginer quoi que ce soit. Il doit se le faire raconter, il doit le vivre, l’acheter. Il doit acheter ses fantasmes, prisonnier de ses volontés tordues. Puis je regarde la Vache, si contente d’aller à Cuba, et ça me fait rire. Elle déteste tant son travail qu’elle doit s’enfuir. Mais pour une semaine seulement. Elle appelle ça la liberté.
Et le Chien… Le Chien… Il a tout l’argent qu’il veut, directeur de n’importe quoi. Les voitures. La maison. Les grands restaurants. Le regard vide. Les soirées solitaires. Le quotidien gris. Réduit à me regarder pour se sentir bon, à m’écraser pour se sentir puissant.

Ils sont vides. Ils n’ont rien.

Et moi, enfermé ici depuis des mois morts, j’ai tout. J’ai tout ce que je veux. Tout ce que je peux vouloir. Quand je vais trop mal, quand je me sens seul, quand il me manque quelque chose, je m’imagine une vie, et je la vis. La plus belle vie du monde.

Dans ma chambre ici, à l’hôpital, depuis des mois morts, j’ai la plus belle vie du monde.
Parce que le luxe, le vrai, c’est d’être capable de rêver.

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