Septembre marque la rentrée scolaire, la fin de l’été et le retour du fameux pumpkin spice latté. Pour les adeptes de télé-réalité québécoise, septembre rime surtout avec le retour d’Occupation Double. Près de 735 000 personnes s’installent devant leur écran, du dimanche au jeudi, pour suivre une quinzaine de candidat.e.s en quête d’amour dans un décor paradisiaque.
Depuis le reboot de 2017 avec Jay Du Temple à l’animation, je compte parmi leurs fidèles spectatrices. Pourtant, année après année, l’émission me laisse un goût amer… Même si je salue les efforts de la production pour ajouter de la diversité culturelle, quand je vois la manière dont les femmes noires — et particulièrement celles à la peau plus foncée — sont traitées, je ne peux m’empêcher de ressentir un profond malaise. L’expérience, qui devrait être positive, s’apparente trop souvent à une humiliation publique.
Mis à part quelques exceptions — comme Naadei (Occupation Double Chez Nous) ou Mia (gagnante d’Occupation Double Andalousie) — le jeu n’avantage que trop rarement les candidates noires. Sur les réseaux sociaux et dans mes discussions avec mes ami.e.s, le même sentiment revient : regarder l’expérience des femmes noires à Occupation Double est souvent triggering. Et ça l’est davantage pour les auditrices noires qui ont grandi dans un environnement majoritairement blanc, où leur expérience de marginalisation se trouve douloureusement reflétée à l’écran.
Les premières à quitter l’aventure
Chaque année, j’espère du fond du cœur que l’unique candidate noire ne sera pas la première à partir. Malheureusement, la plupart du temps, la déception revient. Depuis ses débuts, l’émission suit une tendance aussi fâcheuse que décevante : l’élimination hâtive des candidates noires ou, pire encore, le désintérêt flagrant que leur témoignent les candidats.
Pensons à Racky (Occupation Double Andalousie), Shaina (Occupation Double Mexique) et Kayshia (Occupation Double Afrique du Sud), toutes les trois les premières à quitter leur édition respective. Et, même lorsqu’une candidate noire survit à la première élimination, son parcours reste marqué par l’indifférence. Notamment, elles se retrouvent rarement dans le « top 3 » des garçons, Naomy (Occupation Double Afrique du Sud) et Any (Occupation Double Chypre) en sont des exemples frappants.
Ce qui se joue à l’écran dépasse la simple mécanique d’une télé-réalité : c’est le reflet cru de la réalité du dating pour les femmes noires. Selon une étude d’OKCupid, les femmes noires sont le groupe le moins sollicité sur les applications de rencontre. Les stéréotypes, les biais et l’attrait de la familiarité ont beaucoup à voir avec ces résultats.
Je ne peux m’empêcher d’éprouver une vive empathie pour ces candidates. Parce qu’à travers leur rejet public, c’est aussi une part de ma propre expérience et de celles de mes amies noires qui se rejoue.
Portrait de la Angry Black Women
Cette saison, Any est souvent dépeinte comme étant particulièrement « intense ». Son animosité envers Laurie, une autre candidate, est mise en lumière à plusieurs reprises. Or, bien que les deux s’envoient mutuellement des flèches, le traitement réservé à chacune est très différent. Laurie reçoit de l’empathie, du réconfort et on valide sa vulnérabilité lorsqu’elle pleure. Any, en revanche, se voit rapidement rappelée à l’ordre : on lui demande de moduler ses propos et d’adapter son comportement.
L’an dernier, à l’Heure de vérité, Shaina en a fait les frais. En désaccord avec un candidat, elle élève la voix. L’animateur, Frédérick, l’interrompt pour lui dire : « Arrête de crier. » Pourtant, dans ce moment où les émotions débordent, elle n’était pas la seule à hausser le ton. Néanmoins, elle est la seule à avoir été réprimandée.
À mes yeux, ce double standard est un exemple flagrant du stéréotype tenace de la « Angry Black Woman », où les femmes noires sont dépeintes comme colériques, agressives, irrationnelles. À Occupation Double, les candidates noires doivent ainsi redoubler de vigilance quant à leur ton et à leur comportement, faute de quoi elles sont rapidement enfermées dans ce cliché.
Le struggle d’être la token
En revisitant les saisons d’Occupation Double diffusées depuis 2017, un constat revient sans cesse : la production ne caste pas plus de deux femmes noires par saison. Résultat : ces participantes se retrouvent en position minoritaire dans les maisons. Cette expérience d’isolement, bien des personnes issues de communautés marginalisées l’ont vécue.
Les recherches le confirment : être la seule dans un groupe s’accompagne d’un lourd fardeau, notamment lié au code switching — cette pratique qui consiste à ajuster son langage, son comportement ou même son apparence pour se conformer au contexte social et « fitter ».
Cette année, j’ai particulièrement ressenti de l’empathie pour Any. Pour moi, le décalage entre elle et les autres filles de la maison tient moins à sa personnalité qu’à un clash culturel. Any n’est peut-être pas habituée d’évoluer dans un environnement aussi aliénant, et son franc-parler semble avoir dérouté ses colocataires. Pourtant, en discutant avec mes ami.e.s BIPOC, on s’est vite rendu compte que son attitude ne nous choquait pas. Au contraire : ce côté direct, ces flèches lancées à la blague ou pour se recadrer, ça fait partie de nos dynamiques sociales.
Alors, face à ses interactions dans la maison, je me demande : Any est-elle vraiment la « mean girl » ou simplement victime d’un clash culturel?
Réévaluer ses façons de faire ?
Chaque automne, Occupation Double revient avec cette promesse de diversité. Et chaque automne, on assiste au même scénario : une ou deux femmes noires castées, placées sous les projecteurs, mais rapidement réduites à des personnages secondaires. Leur présence devient une case à cocher plutôt qu’une véritable ouverture vers l’autre.
À force de voir le même scénario se reproduire, une question me hante : pourquoi continuer à s’inscrire à OD quand on voit que, pour les candidates noires (et surtout celles à la peau plus foncée), l’expérience se transforme trop souvent en humiliation publique ? Être jugée plus sévèrement, devoir adapter son comportement pour « fitter », se heurter à un manque flagrant d’intérêt de la part des autres candidats… Tout ça, ce n’est pas de la télé-réalité légère : c’est une mise en scène de l’aliénation.
Je suis d’avis que ce qui devrait changer, ce n’est pas la présence des femmes noires à l’écran, mais bien la manière dont la production prépare et encadre l’expérience. Ça passe par une vraie sélection de candidats ouverts à la diversité amoureuse. Ça passe aussi par plus de diversité derrière les caméras pour reconnaître et flagger les micro-agressions qui échappent encore trop facilement.
Cette saison d’OD en particulier m’a fait réaliser que cette télé-réalité chouchou du public québécois doit réévaluer ses façons de faire. Sinon, elle continuera de laisser un goût amer. Et, si cette humiliation publique ne cesse de se répéter, je pense que je n’aurai plus le choix de me tourner vers des émissions comme Love Island USA, qui n’exposent pas les femmes noires à ce genre de marginalisation.
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