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Et si accoucher était une expérience spirituelle?
Certaines femmes vivent la naissance comme un moment où il est possible de ressentir un lien avec toutes celles qui ont accouché avant elles.
Bien avant d’accoucher pour la première fois, j’ai eu une discussion de comptoir avec ma tante médecin pendant un souper de famille. Je lui ai confié que je comptais tenter l’accouchement sans péridurale.
Ma tante a ri (de moi), et m’a répondu : « Quand t’as mal à la tête, prends-tu une Tylenol? Et quand le dentiste te répare une dent, est-ce qu’il te gèle avant? Pourquoi souffrir en accouchant? Penses-tu que tu aimeras plus ton bébé si tu as mal en lui donnant naissance? »
Vu de même.
Tout ça pour dire que j’ai eu l’épidurale à la naissance de mes deux enfants. Par contre, je me suis peut-être par le fait même privée d’une véritable expérience spirituelle.
Quand toutes les mamans d’avant t’accompagnent dans ton accouchement
« Pendant mon travail, j’ai senti que j’entrais dans une autre zone au niveau du ressenti, et même quasiment de l’espace-temps et de l’univers. C’était vraiment funky », me raconte mon amie Laurence Régnier en me décrivant ce qu’elle a vécu pendant son accouchement avant de recevoir l’épidurale.
Fille rationnelle, elle tente d’expliquer logiquement ce qui s’est passé en elle, plus précisément dans sa tête. Sa théorie, c’est que son cerveau est tombé en mode reptilien, ou du moins dans un mode « vraiment primaire ».
« C’est tellement un acte plus grand que toi et tu ressens tant de douleur que tu te connectes à une autre forme d’énergie », explique Laurence.
« Et puis, à ce moment précis, quand je suis tombée dans cette énergie et ce mode cérébral, j’avais vraiment l’impression d’être soutenue par tous ces milliards de femmes qui ont donné la vie avant moi. Non seulement je le sentais, mais, à la limite, je le percevais. »
Ce sentiment puissant d’être soutenue dans l’épreuve par toutes les mamans de l’humanité est partagé par de nombreuses femmes qui, comme Laurence, ont connu un accouchement vaginal intense.
Une autre maman m’a écrit pour témoigner de son accouchement à domicile « avec des visions/révélations », et le « sentiment de ne faire qu’un avec l’univers et toutes les femmes qui m’ont précédée ». J’ai trouvé beaucoup d’expériences semblables décrites par des mères sur Reddit.
Un lien avec l’âme de son bébé
Les expériences spirituelles à l’accouchement ne se limitent pas à ressentir la présence bienveillante de générations de mères à son chevet. C’est ce dont témoigne Valérie Toupin-Delafontaine.
C’était pendant la pandémie. Valérie était seule dans une salle de triage pendant que son chum attendait dans la voiture la permission de se rendre à la salle de naissance. Et là, tout a déboulé, sans infirmière en vue.
« Ç’a été physiquement intense, parce que je dois être passée de un ou deux cm de dilatation à 10 cm en une heure. J’ai eu l’impression d’avoir une seule et immense contraction perpétuelle. Ce bout-là, c’était violent! »
D’un naturel rationnel comme Laurence, Valérie a eu l’impression que son cerveau se « connectait » pour gérer la douleur pendant les contractions. Connecté à quoi, exactement? À l’âme de son bébé.
« Je me disais que lui et moi, on était comme des machines. On était tellement forts ensemble, on serait capables de tout faire. Et là, je suis partie dans ma tête en me disant que cet enfant-là n’avait besoin de personne d’autre que moi. J’avais l’impression que la vie faisait en sorte qu’on soit capables de vivre tout ça ensemble parce qu’on avait quelque chose de spécial, lui et moi. »
Sans dire que c’était de la spiritualité, Valérie qualifie tout de même l’expérience de « spirituelle ».
Ce qu’en dit la science
Dans la littérature scientifique, on parle peu de ces expériences spirituelles, et quand elle le fait, il est souvent question de la religion des participantes ou de celle des chercheuses et chercheurs.
« On n’en parle pas [dans la littérature], mais quand on rencontre des parents, des professionnels de la santé, on se rend compte qu’il y a quelque chose de plus que l’expérience purement physique qui se vit pendant l’accouchement », expliquait en 2011 la chercheuse Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque, alors étudiante à la maîtrise à l’Université de Sherbrooke.
Elle-même a eu « l’impression d’accéder à une force plus grande que moi » lors de ses accouchements à domicile.
Lorsque la professeure américaine en sciences infirmières Wendy C. Budin dit dans ses cours que l’accouchement naturel (sans épidurale) peut être une expérience spirituelle, ses étudiant.e.s réagissent comme ma tante : pourquoi quiconque voudrait souffrir?
Dans un article du Journal of Perinatal Education, la professeure de l’Université de Seton Hall explique que « lorsqu’une femme arrive à renoncer à contrôler le cours normal du travail, et qu’elle s’ouvre plutôt à la peur, à l’horreur, à l’étonnement, à la fascination et au mystère du processus, elle se permet de voir son existence de façon différente ».
Le professeure Budin cite une femme qui a vécu cette vision distordue de la réalité lors de son accouchement : « Vers la fin du travail, mes pensées se sont tues pour faire place à un immense silence dans lequel je me sentais baignée d’amour et de bien-être. C’est là que, pour un instant inoubliable, j’ai senti une unité avec toutes les mères qui ont donné la vie auparavant et toutes celles qui étaient en travail comme moi cette nuit-là. »
Cette mère avait même l’impression que ses propres efforts aidaient en quelque sorte les autres mères qui accouchaient, et que leurs efforts à elles l’aidaient en retour. Un moment transcendant qu’on pourrait même voir comme la naissance d’une femme en tant que mère, écrit l’autrice de l’article.
Il semblerait que l’usage de l’épidurale « limite toutefois l’accès au processus spirituel, car la femme n’a pas autant contact avec elle-même et à ses ressources spirituelles », soulignait la docteure Bélanger-Lévesque dans une étude en 2020.
La douleur en vaut-elle la peine? Oui, à en croire Laurence Régnier. Ou du moins, le spirituel lui a fait du bien pendant une très grande douleur avant qu’elle ne reçoive l’épidurale.
« J’étais tellement apaisée », se rappelle Laurence. « J’ai senti toute l’énergie, l’amour, la force de toutes les femmes qui avaient donné la vie avant moi, et j’ai l’impression que ça m’a un peu sauvée, et que ça a sauvé mon bébé. »
« Quand je ferme les yeux, j’ai encore quelques visions ou des images de ce moment-là. C’est vraiment intégré en moi, je ne pourrai jamais l’oublier, » conclut la maman.
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