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En attendant d’emménager avec ma blonde, je suis retournée vivre chez mes parents après 10 ans de vie en appartement. Ça fait maintenant deux semaines que je suis de retour dans la maison de mon enfance et à date, ça se passe plutôt bien. Je travaille, je paie mes affaires, je fais mon lavage. Par contre, ma mère a réquisitionné ma chambre parce que c’est « le meilleur endroit dans la maison pour observer le geai bleu et le cardinal ».
Même si c’est temporaire, j’éprouve une légère honte à dire que j’habite chez mes parents à presque 30 ans. Aujourd’hui encore, habiter chez ses parents reste associé à une image peu glorieuse.
Quand je pense à un adulte qui habite encore chez ses parents, c’est l’image d’un vieux gars croûté dans le sous-sol de sa mère qui me vient à l’esprit. Il passe l’entièreté de ses journées à gamer dans ses boxers sales et dit « doigts de pieds » pour désigner ses orteils.
Ce spécimen de rat pouilleux existe probablement, mais en réalité, beaucoup d’adultes qui vivent chez leurs parents travaillent, étudient et économisent. En 2017, Statistique Canada rapportait que 74 % des adultes de 25 à 64 ans vivant avec leurs parents occupaient un emploi rémunéré.
Statistique Canada (my guy) a d’ailleurs publié, en août 2025, une étude sur les adultes vivant avec leurs parents. En 2021, 1 Canadien sur 5 vivait dans un ménage intergénérationnel composé de parents et de leurs enfants adultes. Les milléniaux de 25 à 39 ans sont environ deux fois plus nombreux à vivre avec leurs parents que les baby boomers au même âge. Vivre chez ses parents à l’âge adulte n’est donc plus une anomalie.
Un reportage de CBC News sur le sujet montrait des profils variés : des gens qui restent chez leurs parents pour économiser en vue d’une mise de fonds, d’autres qui reviennent après une rupture ou une perte d’emploi, certains qui le font pour prendre soin d’un parent malade, et plusieurs pour qui c’est simplement devenu la solution la plus viable face au coût de la vie.
Mon père m’a dit quelque chose qui résume probablement toute la différence entre sa génération et la mienne :
« Moi, à 28 ans, j’aurais pas aimé retourner chez mes parents. Mais c’était pas les mêmes parents, pas la même maison, pas le même contexte. »
Pour lui, partir représentait une urgence. La maison de son enfance était petite, rigide, silencieuse. « On se parlait pas comme vous autres vous vous parlez aujourd’hui », m’a-t-il dit. Il avait hâte de partir. Quand il décrit la maison familiale de son enfance, il parle surtout de routine. « Le lundi, ça sentait l’aspirateur. Le mardi : pâté chinois. Chaque journée avait une odeur. »
Cela étant dit, ce n’est pas juste une question de culture. Il y a aussi la question importante: est-ce que retourner chez mes parents est physiquement possible? Ont-ils une chambre pour moi? Est-ce qu’ils l’ont transformée en observatoire d’oiseaux?
Au-delà des enjeux économiques, plusieurs études démontrent que la transition vers l’indépendance est aujourd’hui plus longue et plus fragmentée qu’avant. Les parcours linéaires (quitter la maison, obtenir un emploi stable, acheter une propriété, prendre sa retraite en Floride, mourir) sont de moins en moins fréquents.
Les trajectoires sont désormais cycliques : on vit seul, en couple, en colocation, on effectue un bref retour chez les parents. Autre que le logement, ce changement en dit long sur la manière dont on devient adulte aujourd’hui : c’est désormais moins une étape fixe qu’un état mouvant.
Malgré ces chiffres et explications rationnelles, j’éprouve quand même le besoin de préciser que ce retour chez mes parents n’est que temporaire. Une partie de moi trouve quand même que c’est un échec, surtout si je me compare à ma sœur microbiologiste infectiologue (astuce de pro : ne jamais se comparer à une microbiologiste infectiologue).
Je sais que je ne suis pas la seule, beaucoup de jeunes adultes savent que vivre chez leurs parents « fait du sens ». Mais une petite gêne persiste. Comme si, malgré tout, il restait un code social invisible qui associe encore l’indépendance à la réussite. J’éprouve une sorte de tension étrange : économiquement, la décision de retourner chez mes parents est logique. Symboliquement, elle l’est beaucoup moins.
En plus, le prix des logements a augmenté de 900 % depuis 1980, tandis que le revenu médian des ménages, de 258 % seulement. L’écart croissant entre ces deux courbes représente la crise de l’accessibilité au logement.
Rester chez ses parents pendant un an, c’est un peu se donner une mise de fonds potentielle. Sur cinq ans, on parle d’une économie de presque 100 000 $.
Aujourd’hui, vivre chez ses parents à 30 ans est souvent une réponse logique à un marché du logement devenu difficile, ou une étape temporaire dans une vie qui n’est plus linéaire. On peut y être autonome, travailler, contribuer, économiser, sans que ça fasse de nous un misérable gueux qui squatte le sous-sol. J’aime penser que je suis pas « retournée chez mes parents » : je suis l’artiste en résidence chez des mécènes. Ça fait royal.
Mon père a quitté le nid familial par besoin de survie et de liberté (c’est sûr que de pouvoir s’acheter un triplex sur le Plateau à 8 000 $ ça aidait un p’tit peu). Pour moi, quitter le nid familial ne signifie pas fuir une dynamique qui m’empêche de m’affirmer ou de m’exprimer. Je ne fuis pas un lieu. Plutôt, c’est comme si je voulais en découvrir un autre. Je suis consciente que ce n’est pas le cas pour tout le monde et je me sens chanceuse d’avoir une complicité et une proximité avec mes parents (ils sont psychologues, lol).
C’est sûr que les normes entourant le départ du domicile parental varient selon les contextes culturels et familiaux. Dans certains milieux et cultures, quitter la maison tôt est associé à l’indépendance et à la réussite adulte, tandis que pour d’autres, rester plus longtemps chez ses parents (ou y revenir temporairement) est non seulement accepté, mais parfois considéré comme une façon normale de fonctionner, qui s’inscrit dans une dynamique de solidarité familiale. En 2021, parmi les milléniaux nés au Canada, les personnes racisées (39,4 %) étaient presque trois fois plus susceptibles de vivre chez leurs parents que les personnes non racisées et non autochtones (14,0 %).
À Montréal, vivre seul.e signifie débourser entre 1 500 à 1 700 $ par mois pour un petit appartement (excluant l’hydro, l’eau chaude, l’internet, les assurances locataires, la laveuse, la sécheuse, l’air clim et une réponse du proprio quand la porte avant ne se verrouille plus). Chaque année, c’est près de 20 000 $ qu’il faut prévoir pour le loyer seulement.