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Est-ce normal de fantasmer une vie sans enfants?
Je vous écris depuis le fond du gouffre de la maternité avec deux bébés de moins de deux ans, dont un nourrisson qui ne sait même pas encore flatuler sans aide. Et même si je surfe sur les hormones du bonheur, et que je m’émerveille devant la petite peau toute douce de mes merveilleux enfants, je suis parfois traversée par des pensées difficiles à avouer.
Un bébé accroché au sein depuis une heure, je rêve d’un 30 secondes où je serais le centre de mon propre monde, d’une petite nuit à n’être la maman de personne, d’un week-end à dormir ou à faire du mush. Pourtant, c’est moi qui ai voulu cette vie et j’aime mes enfants à la folie.
Alors, c’est quoi mon maudit problème?
« Des fois, je m’ennuie de mon ancienne vie. »
C’est une phrase qu’aucun parent ne serait fier de prononcer.
Peut-être qu’on a des amis qui sont infertiles ; peut-être qu’on a la chance d’avoir des enfants en bonne santé ; peut-être qu’on a rêvé toute notre vie de devenir parent.
On a beau avoir des tonnes de raisons d’être reconnaissant.e, ça ne change rien au fait qu’avoir des enfants, c’est tough par bouts. Pourtant, faire ouvertement le deuil de notre ancienne vie, c’est très tabou.
Et là, on ne parle même pas de regret parental (le tabou ultime!), mais simplement d’envie de mettre ses responsabilités sur pause pour un instant.
C’est une nuance qui est acceptée dans toutes les autres formes d’amour. Personne ne ferait le saut si vous aviez besoin d’un week-end au chalet sans votre partenaire, ou que vous ne preniez pas l’appel de votre meilleur.e ami.e parce que vous préférez écouter votre film plutôt que de l’entendre chialer sur les hommes. L’amour n’est pas linéaire. Pourtant, on s’attend à ce que les parents aiment leurs enfants sans reliefs et en totale amnésie de leur identité pré-reproduction. L’inverse équivaut-il à remettre en question leur amour et leurs compétences parentales?
Selon les psychologues, cette ambivalence dans l’amour parental est non seulement normale, mais saine.
L’ambivalence parentale, c’est quoi?
L’ambivalence, c’est l’idée que deux sentiments contradictoires peuvent être vrais en même temps. Par exemple, adorer être mère, mais haïr entendre, à 2h46, les hurlements de son bébé qui a le bedon plein de pets. Ou aimer sa nouvelle vie de parent, mais s’ennuyer des soirées décadentes au Salon Daomé avec ses amis. Détester les comptes de réseaux sociaux de type Mère à boutte… mais se reconnaître dans leur contenu.
C’est une composante normale de la transformation identitaire qui arrive lorsqu’on devient parent. Selon la chercheuse et psychanalyste Michèle Benhaïm, le danger avec l’ambivalence parentale, ce n’est pas de la ressentir, mais plutôt de la nier.
C’est normal, de parfois regretter sa parentalité! C’est extrêmement exigeant physiquement et mentalement, et dans les pires moments, on peut se sentir privés de la vie sociale et des libertés dont on jouissait avant. Je n’ai jamais couru de marathon, mais dans le pic des pleurs des 6 semaines de vie de ma dernière, je me sens comme un genre de Jay Du Temple au kilomètre 13, un jour de canicule, avec les mamelons en sang. Dans l’absolu, je capote sur la course à pied, et au final, ce marathon sera une des expériences les plus enrichissantes de ma vie. Mais si vous me demandez si je suis heureuse à cette seconde précise, la réponse est non.
En niant les difficultés auxquelles on fait face et en refoulant les sentiments négatifs qui font partie de l’expérience parentale, on risque de s’isoler, de se sentir plus anxieux.se, d’éviter de demander de l’aide, ou encore que nos émotions ressortent de façon incontrôlable, sous forme d’impatience ou de violence envers notre entourage.
Fantasmez-la fort, votre vie sans enfants!
La plus belle preuve d’amour que vous pouvez offrir à votre famille, ce n’est pas d’être un.e saint.e, mais de prendre soin de votre santé mentale. On s’en doutait, mais une méta-analyse le prouve : le stress parental est fortement associé à une baisse du bien-être.
Chaque personne pouvant épauler les parents, chaque politique sociale qui les soutient au quotidien, améliore leurs chances face au burn-out parental et au regret parental est une aide dont ils bénéficient.
La prochaine fois que vous vous surprendrez à envier la personne qui lit tranquillement un roman dans un café un mardi après-midi, rappelez-vous que ça ne fait pas de vous un mauvais parent. Ça fait simplement de vous un être humain dont l’identité ne s’est pas complètement dissoute dans les purées, les couches et les rendez-vous de suivi.
Aimer ses enfants ne signifie pas aimer chaque minute de la parentalité. Et c’est probablement justement cette nuance qui nous permet de continuer à les aimer aussi fort, même les jours où on passe la nuit à gérer leurs gaz tout en fantasmant de reprendre nos études ou de voyager en Thaïlande.
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