Mike Mozart

Espion d’un jour, chômeur toujours

Tout a commencé par un matin de trop où je me suis réveillé chômeur. Chômeur paumé et roux de surcroît, mais qui parle l’arabe. Ah! les études en sciences humaines. Fort d’un baccalauréat en sciences religieuses et langue arabe, je venais rejoindre la masse de diplômés se targuant de “savoir écrire” et d’être “qualifiés” à titre de chargé de projet. Il m’arrivait de me dire que j’aurais dû écouter mes parents et devenir soudeur-monteur. Généralement, je gardais espoir en me disant qu’on retiendrait un jour mes services et que les heures passées à bûcher sur ma grammaire arabe pourraient servir ma carrière, et non seulement à impressionner les filles. Comme tant d’autres, les mots “fonction publique” sont un jour venus me hanter. Non pas par devoir patriotique mais plutôt par dépit professionnel, j’ai poussé l’idée jusqu’à vouloir tenter ma chance comme espion au service de la feuille d’érable. J’ai appliqué pour un poste d’analyste en communication-langue étrangère (un bel euphémisme pour dire « mettre des lignes sur écoute ») au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), le parent pauvre des cinq yeux (l’alliance des services secrets du Royaume-Uni, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des États-Unis et du Canada) .

Un mois et demi plus tard, ayant complètement oublié cette demande d’emploi (mais étant toujours chômeur), je reçois l’appel d’une dame sympathique quoiqu’un peu robotique, la parfaite bureaucrate-espionne, objet de si peu de fantasmes. Après une entrevue téléphonique assez conventionnelle où on me demande où j’ai étudié, si j’ai vécu dans le monde arabe, quels sont mes antécédents avec la justice (sachant que le premier élément qu’un candidat sérieux révèle est un combat en corps à corps avec un policier lors d’une manifestation à l’UQAM), on me convoque à une série d’examens qui permettront d’évaluer mon niveau d’arabe et ma capacité à travailler sous pression. La bureaucrate-espionne m’explique que les examens ne sont qu’une étape préalable à l’évaluation des antécédents (le “background check” en bon québécois), où j’aurai à fournir une foule d’informations incluant une liste exhaustive de tous mes anciens colocs. Je souris en pensant à G., économiste qui passait son temps en robe de chambre et se faisait livrer de la poutine du deli d’en face, à M., doctorante en théâtre outremontoise, à M-E, comédienne délurée, et à E., agronome rangé, le tout formant l’archétype d’une cellule terroriste. De plus, advenant que je me rende à l’étape du “background check”, “la madame” m’informe que je devrai fournir des informations détaillées visant à retracer mon parcours des dix années précédentes. J’y réfléchis un instant, et me replonge dans mon adolescence à Greenfield Park, sur la Rive Sud, mes étés à planter des arbres dans l’Ouest, et, bien sûr, mes séjours au Moyen Orient et en Afrique du nord où j’ai visité nombre de mosquées. Ignorant mes rêveries, la bureaucrate-espionne poursuit en me détaillant les étapes subséquentes: un “background check” favorable signifierait à son tour une autre entrevue et des évaluations psychologiques, sans compter une dernière entrevue pour finaliser l’embauche. Un processus pouvant s’étaler sur plus d’un an et demi… J’aime penser que c’est lors de l’entrevue finale qu’on me donnerait une nouvelle identité, un tuxedo et une Aston Martin. Quoique mon personnage de James Bond canadien ressemblerait plus à un heureux mixte entre un lumbersexuel et un red-neck de Saskatoon, s’appelant Chuck Campbell et conduisant un Dodge Ram.

La bureaucrate-espionne semblait m’avoir classé “candidat intéressant”; de mon côté, je dois avouer que le service avait piqué ma curiosité. Des amis me chauffaient pour que je me présente aux examens. De plus, mes qualifications pour le poste étaient confirmées par la section “Carrières” du site du SCRS où il est écrit noir sur blanc: “Français ou anglais essential“. Plus j’y pensais, plus ça me semblait un bon plan. À la fin, il n’y avait presque plus de doutes dans mon esprit: un roux qui parle arabe attire peut-être l’attention, mais ça n’a jamais été une contre-indication à devenir agent secret. J’allais même jusqu’à miser sur mon statut de minorité visible pour être embauché. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je me suis imposé une révision arabe-express avant les examens.

08h00, j’arrive dans le sous-sol d’un hôtel du centre-ville de Montréal, une vingtaine de personnes se trouvent sur place. J’échange quelques mots avec les autres candidats et je réalise que la plupart d’entre eux appliquent pour le même poste que moi. Un seul sera retenu. Mes compétiteurs se nomment Mounir, Mahmoud, Ahmed et Mohammed… la pression monte.

Nous entrons tous dans une salle beige où sont alignées des tables des deux côtés de la pièce. Un dépliant est déposé face à chacune des places désignées pour les candidats. Je m’assois et me saisis du document où est inscrit en gras sur la couverture : “Pouvez-vous garder un secret?“. Première réflexion : impossible! En matière de secret, j’ai plutôt la perspective Fred Pellerin qui veut qu’un secret, c’est une chose qu’on dit à une personne à la fois. Évidemment, il y a des choses qui ne se révèlent pas, comme la recette de beignes de ma grand-mère. J’ai beaucoup moins de scrupules avec les déboires de couple d’un ami et il serait mal avisé de partager avec moi une invention que vous comptez breveter. Avant même de débuter les examens, je vois donc mes perspectives d’emploi fondre comme neige au soleil ou comme mon chèque d’assurance-emploi. Évidemment, il fallait s’y attendre et on ne peut pas accuser les services secrets d’être hypocrites.

Je ne suis pas le seul à être inconfortable avec ledit dépliant. Je vois des perles de sueur sur le front des autres futurs espions… la pression monte toujours. Nous passons une première série de trois examens (français, anglais et connaissances technologiques) qui permet au SCRS de départager ceux qui savent utiliser Google des autres. Suite à l’examen, nous sortons tous de la pièce et les trois premières évaluations sont corrigées. Suite à la correction, nous ne sommes plus que trois et je note avec soulagement que Mounir, Mahmoud, Ahmed et Mohammed ne sont plus de la partie.

La seconde section de l’examen vérifie la compréhension écrite de l’arabe littéraire, l’écriture en arabe, puis la compréhension orale. À mi-chemin de la dernière épreuve, je réalise que je ne capte rien. Advenant que je sois “à l’écoute” et que Mahmoud Ibn Selim appelle sa femme pour lui demander d’aller chercher la petite à la garderie, je risque de ne pas pouvoir en faire le rapport au SCRS. Calme, je me lève et vais remettre ma copie d’examen à l’évaluatrice à qui j’avoue ne pas comprendre le dialecte parlé sur l’enregistrement. Elle renchérit en me disant que mon niveau d’arabe n’est peut-être pas aussi avancé que je le croyais.   Déçu, je réintègre instantanément le rang des bacheliers en sciences humaines qui cherchent du travail. Je ne serai jamais Chuck. Je me console rapidement en me disant que malgré cette impasse linguistique et mes faibles capacités à garder un secret, le temps d’une matinée j’ai pu m’imaginer espion. Simple chômeur, plus rien ne m’empêche de rentrer à la maison et de recommencer à épier mes voisins du Plateau: le couple de graphistes à la vie trépidante, le barista avec un chien à dreads, et le groupe de jeunes en BMX qui fument du pot dans la ruelle, tout ça dans un dialecte que je ne comprends que trop bien.

La vie reprend son cours, espion d’un jour, chômeur toujours!

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