Maxime Prévost

« Le Québec est à l’humour francophone ce que le Brésil est au football. »

Entrevue avec Roman Frayssinet.

J’ai connu Roman Frayssinet à l’École nationale de l’humour, en 2015. On avait comme point commun d’être le Français et la Française de notre promo respective. Apparemment, chaque année, ça en prend au moins un. Si elle attire autant d’étudiants étrangers dans ses petits locaux, c’est que l’ENH est l’unique lieu d’enseignement au monde où on apprend aussi longtemps et sérieusement l’art de la rigolade. Il était donc tout naturel qu’elle voie le jour au Québec, pouponnière de longue date de l’humour.

Du (feu) festival international Juste pour rire à l’invention de l’impro, en passant par le nombre démentiel d’humoristes de tous niveaux qui parcourent les rues et les comédie clubs, pourquoi la société québécoise a-t-elle collectivement décidé de rire au lieu de pleurer ? J’ai posé la question à mon ancien camarade Roman, expert en analyses philosophico-LOL des grandes questions existentielles, et récemment baptisé « le Mozart de l’humour » par les médias français.

Cet article est tiré du Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA (en kiosque dès maintenant).

LA PRÉMISSE

C’est à 15 ans, lors de vacances chez sa tante Nathalie, immigrée à Montréal, que Roman a découvert la Belle Province. « J’ai tout de suite adoré la facilité avec laquelle les gens s’abordaient dans la rue, les mots français que je n’avais jamais rencontrés, la chaleur humaine… Une fois, un monsieur d’une cinquantaine d’années s’est assis à côté de moi dans le métro et m’a demandé ce que j’étais en train d’écouter. Ça ne m’était jamais arrivé qu’un inconnu s’intéresse à moi comme ça ! À Paris, le métro est un endroit glacial où personne ne se parle, à part pour s’embrouiller. Alors moi, étonné, je lui ai passé un écouteur. Pendant trois stations, on a partagé ma musique, et puis on s’est dit “bye !” comme si de rien n’était. Ça m’a marqué. »

À l’adolescence, l’appel de l’humour a commencé à se faire sentir en même temps que les hormones. « Chaque phrase que j’entendais était l’occasion d’inventer une plaisanterie. Je ne vivais presque que par le rire des autres. » Et l’idée plus concrète d’une carrière d’humoriste est apparue à la vue du spectacle L’autre c’est moi de Gad Elmaleh. « C’est peut-être à ce moment-là aussi que le goût de Montréal m’est revenu : en lisant la biographie de l’humoriste, j’ai appris qu’il y avait fait ses premières scènes. »      Encouragé par son père et aidé par sa tante, Roman a écrit à Juste pour rire, dont les galas étaient diffusés à la télé française, pour proposer ses services. C’est comme ça qu’à 16 ans, il s’est retrouvé stagiaire au Festival Juste pour rire de Montréal. « Ils m’ont nommé assistant de production. En fait, plus simplement, j’apportais le café à celui qui apportait le café… Mais c’est là que j’ai découvert le travail extraordinaire d’humoristes francophones dont je n’avais jamais entendu parler : Laurent Paquin, Mike Ward ou encore Adib Alkhalidey… Une grande claque pour moi ! J’y ai aussi entendu parler pour la première fois de l’École nationale de l’humour, de l’ampleur de la relève locale, et du Zoofest. J’ai réalisé que j’étais vraiment à l’épicentre du rire. »

À son retour à Paris, peut-être armé d’un stylo aux couleurs de la mascotte Victor, il a écrit ses premières blagues et les a expérimentées dans des petits cafés-théâtres. « Mon premier passage sur scène ? J’étais terrifié, mais j’ai entendu les rires. Les gens aimaient : j’avais réussi ! Alors j’ai continué à écrire. Sauf que je n’arrivais pas à oublier mon expérience montréalaise, cette efficacité, cette place que prend l’humour dans la culture. Si je voulais être le meilleur humoriste possible, c’est à Montréal qu’il fallait aller. »

Mais pourquoi Montréal ?

Ici, c’est autour de l’humour que les gens se retrouvent. Ça prend une place culturelle – voire sociale et politique – beaucoup plus grande qu’en France. Et le stand-up est une tradition nord-américaine qui se développe seulement aujourd’hui en France. En plus, au Québec, il y a un esprit de communauté énorme, sans doute parce que la population y est si peu nombreuse. Les Québécois ont une facilité à discuter qui se sent dans la rue comme sur scène. Les gens rient, aiment rire, les humoristes y sont adulés. Montréal, c’est sans aucun doute la pointe de l’humour francophone en termes de qualité, de productivité et de maîtrise de la discipline. Le Québec est à l’humour francophone ce que le Brésil est au football, ce que la Nouvelle-Zélande est au rugby.

On sait que les tabous sont à la racine de l’humour depuis des temps ancestraux. Est-ce que tu penses que les Québécois en ont beaucoup ? Ça expliquerait pourquoi ils sont si drôles…

Il y a pas mal de tabous, effectivement. On a du mal à parler de l’histoire du Québec et du Canada, ou encore de la relation entre les francophones, anglophones, autochtones et immigrants. Et puis il y a le tabou de la réussite. À partir du moment où tu vises l’excellence, les gens ont l’impression que tu veux sortir du groupe et te sentir au-dessus des autres. Si on veut devenir millionnaire, on ne doit pas le dire. C’est intéressant parce que ce tabou lie les gens entre eux, mais en même temps, parfois, ça freine la réussite. Ça a du bon et du mauvais.

Comment se sont passés tes débuts au Québec ?

Ma première scène montréalaise, je l’ai faite à l’Aubreuvoir [sur la rue Ontario]. Ils gardent toujours une place pour les nouveaux dans leurs soirées d’humour… Je dois le dire : ce fut une catastrophe ! En essayant de trop ressembler aux humoristes québécois, je me suis perdu.

Ça veut dire quoi, au juste, ressembler aux humoristes québécois ?

C’étaient des attitudes, un rythme, ou des mots que j’avais changés et qui ne sonnaient pas naturels dans ma bouche. J’avais essayé de québéciser, et ça n’avait pas du tout marché. Après, je suis redevenu le plus naturel possible, et ça a cartonné. Avec le même texte ! C’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel : l’humour, c’est vraiment une question d’authenticité. Tu ne peux pas essayer de ressembler à qui tu espères être, il faut assumer ce que t’es. Une fois que j’ai compris ça, j’ai connu un bien meilleur succès. Je me suis produit régulièrement au Couscous Comedy Show [un souper-spectacle d’humour, de variétés et de semoule] où j’ai côtoyé Adib Alkhalidey, véritable modèle pour moi, devenu rapidement un ami. C’est lui qui m’a conseillé d’essayer l’École nationale de l’humour. Et je l’ai écouté…

L’École forme une quinzaine d’humoristes et d’auteurs chaque année depuis 30 ans. Il n’y a pas un risque qu’on sorte tous du même moule ? Je ne pense pas que quiconque ait vraiment le pouvoir de mouler les autres. Il y a juste des personnes qui acceptent de se faire mouler. À l’École, ils nous donnent des outils et des perspectives, et c’est à nous de choisir comment on s’en sert. Je le vois vraiment comme un laboratoire : c’est plein de professionnels avec de l’expérience, de l’honnêteté et de la bienveillance, qui nous proposent des outils, et puis c’est à nous de nous débrouiller pour mener à bien notre projet.

Justement, comment tu présenterais ton propre style d’humour ? Je trouve que le meilleur adjectif pour le décrire serait « surréaliste ». C’est-à-dire transformer un peu la réalité pour la voir différemment.

Est-ce que c’est le style qui te vient de la France, quand tu n’essaies pas de te québéciser ? Pas forcément de la France, mais je pense que ma culture européenne y est pour quelque chose. Salvador Dalí, par exemple, est un grand maître espagnol du surréalisme avec une vision hallucinante. Je pense que ce sont des gens comme ça qui ont joué dans ma tête.

LE DÉVELOPPEMENT

À la sortie de l’École, deux ans plus tard, Roman présentait, à Zoofest, un premier spectacle d’une heure très bien reçu par le public. Il a repris aussi l’animation de la soirée 100 % humour à l’Abreuvoir, sur la même scène où il avait fait ses premiers pas disgracieux. Et l’année suivante, il participait à son premier gala Juste pour rire. « Un moment inoubliable, une standing ovation ! Sans m’en rendre vraiment compte, moi le Français, je me retrouvais dans la relève de l’humour québécois ! Personnellement, me faire une place au Québec représentait un défi ultime : faire rire les meilleurs. » Lui qui s’était juré de participer au Zoofest avant ses 23 ans, et faire son premier gala Juste pour rire avant ses 25, il avait gagné son pari avec deux ans d’avance !

Et pourtant, c’est à ce moment-là que tu as décidé de rentrer au pays…

Par sa taille, je ne pensais pas que le Québec pouvait m’offrir le succès que j’ambitionnais. Mais je ne l’ai pas délaissé. J’y reviens plusieurs fois par année.

Est-ce que c’est seulement une question de taille ? Qu’est-ce qui manque au Québec pour être à la hauteur des ambitions dont tu parles ?

Il y a évidemment le nombre de spectateurs et l’aspect financier. Un succès en France atteint quasiment 10 fois plus de personnes qu’un succès au Québec où, en plus, la concurrence est extrêmement rude. Mais c’est aussi une question de rayonnement au sein de la francophonie. Un succès en France peut plus facilement se transformer en un succès international. Tandis qu’un succès au Québec sort bien plus difficilement de la province.

Pourquoi ? Parce que les Québécois manquent d’ambition ou parce que le reste de la francophonie les ignore ?

Géographiquement, le Québec est très loin du reste de la francophonie. Tandis qu’il y a une connexion évidente entre la France, la Belgique, la Suisse et l’Afrique, parce que mine de rien, on est tous dans les mêmes fuseaux horaires. La communication est plus évidente. Cependant, je souhaite profondément que l’humour devienne une des disciplines qui incarne l’identité francophone, et que l’humour québécois soit suivi par la francophonie au grand complet. Je pense que c’est la discipline idéale pour qu’on réalise encore plus à quel point on se ressemble, à quel point on peut apprendre les uns des autres.

Parlant d’Afrique, j’ai vu que l’École vous avait envoyés, toi et Mehdi Bousaidan, former des humoristes en Côte d’Ivoire.

On est partis là-bas une semaine dans le cadre d’un festival. On a surtout parlé d’écriture et de procédés humoristiques. On les a fait écrire énormément, selon des thèmes et des contraintes différents. On a essayé d’ouvrir leurs perspectives sur comment on peut faire rire, avec quoi, et de quelle manière.

Vous avez transmis là-bas ce que vous aviez appris au Québec. (Une jolie façon de dire que vous leur avez refilé vos notes de cours, quoi…)

Ça vient du Québec parce que c’est là qu’est la maîtrise de la discipline. Les procédés humoristiques, c’est comme des notes de musique. On pourrait les lire sur une feuille, mais les maîtriser, c’est autre chose.

En ce moment, l’écho qu’on a de la France, c’est que les gens ne sont pas d’humeur à rire. C’est vrai ? C’est tout l’inverse. Il y a beaucoup de public. Déjà parce qu’il y a plus de monde, mais aussi parce qu’actuellement, il y a un grand intérêt pour les spectacles de stand-up. Ça cartonne. Toutes disciplines confondues, je pense qu’il doit y avoir environ 160 spectacles par soir, rien qu’à Paris.

Ouin. Et nous qui croyons qu’il y en a beaucoup à Montréal…

Paris, culturellement, c’est très très fort. Les gens se déplacent pour voir des artistes qu’ils ne connaissent pas. Il y a un grand esprit de découverte. Beaucoup d’humoristes peu connus font quand même des spectacles d’une heure et essaient de ramener du public jusqu’à ce qu’ils soient célèbres. Au Québec, en général, les humoristes multiplient les 10 minutes de spectacle dans plusieurs salles avant de faire un spectacle entier. À Montréal, les gens se déplacent pour des artistes qu’ils connaissent et aiment déjà.

Aujourd’hui, est-ce que tu parles encore un peu du Québec dans tes numéros ?

Non, mais j’espère que je l’incarne. C’est mieux que d’en parler. Aller à Montréal est probablement la meilleure décision que j’ai prise, personnellement et professionnellement. Difficile pour moi de me sentir seulement français aujourd’hui. J’ai emprunté au Québec beaucoup de valeurs, comme la politesse, le mérite, la bienveillance, et je suis fier de le représenter en France. Parfois, là-bas, on me présente comme un Québécois. Les gens me posent des questions sur mon accent, ils me trouvent trop gentil pour un Parisien, et ils remarquent que je laisse du pourboire. Je me vois comme un « François », mélange de Français et de Québécois.

LE PUNCH

Trois ans après avoir empoché son diplôme de McFunny, le nom de Roman est sur toutes les lèvres dans son pays natal. Du magazine Les Inrockuptibles au journal Le Monde, les médias français citent immanquablement son passage à Montréal comme un des facteurs décisifs de son succès. Même s’il ne parle plus du Québec dans ses numéros, il nomme encore, parmi ses principales influences, notre Céline Dion nationale…

Pour lire d’autres portraits aussi chouettes, procurez-vous le Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA, en kiosque ou en ligne !

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